LE CERISIER – Extrait de nouvelle


Elle ouvrait les yeux pour la première fois… du moins le crut-elle, tant la lumière l’aveugla… Clignement de paupières, chasser les larmes avant même qu’elles n’apparaissent, elle se détourna légèrement. De l’éventail de ses doigts, elle put reconnaître : un grand arbre, belles feuilles pleines. Le cerisier. A côté une vieille balançoire, peinture rouge écaillée… Un sourire s’étrangla dans sa gorge soudainement crispée. Son frère souvent s’y balançait, grands coups de reins et cris aigus. Poitrine écartelée. Regarde Luce, regarde! Je m’envole! Il s’étirait dangereusement vers l’avant, équilibre instable entre air et sol. Elle tressaillait, fermait alors les yeux tant la chute lui semblait inévitable. Mais le bruit continu, strident de la balançoire la rassurait. Pousse-moi Luce, pousse, j’veux du vent dans mes cheveux… Elle ne poussait jamais. Saloperie de balançoire, rageait-elle, à l’envoyer si haut elle va me le tuer. Malgré tout, elle ne pouvait s’empêcher de sourire, heureuse, Mathieu, là-haut, quoi de plus merveilleux, doigts frôlant le soleil, rires émouvant le ciel… Voilà aujourd’hui cette carcasse métallique, debout dans le coin du jardin, même si moins fière, après quelques années. Faudrait la repeindre, se surprit-elle à penser, elle qui aurait tout donné pour la voir disparaître… Rêveuse, elle avançait, petits pas sur le gazon, errant à droite, gauche vers des bribes de souvenirs. L’herbe caressait haut ses chevilles, si haut qu’elle ne discernait plus ses orteils. Cela faisait longtemps que la pelouse n’avait pas été tondue, longtemps que le lierre, autrefois arraché par ses parents, envahissait la façade. Elle posa paume à plat sur le métal usé de la balançoire. La peinture rouge s’émiettait sous le simple contact de ses doigts… Quinze années. Pas suffisant pour oublier apparemment.

-Ce qu’on lui avait appris : soit un homme, mon fils, un vrai. Ne pas ciller. Ne pas ciller. Planter droit le regard, sourcils froncés. Déterminé. Se visser fermement dans celui de l’autre. Y creuser brèche. Et insister, insister s’il le faut, user de tout ignoble subterfuge tant que la brèche n’est pas ouverte. Ce qu’on lui avait appris. Fixe. Regard fixe et droit. Direct. Efficace. Plus rapide qu’un coup droit, la vitesse d’un ace bien senti. Feindre l’innocence pour mieux viser les zones friables, les parties molles et creuser, creuser, forcer, s’engouffrer sans pudeur sans pitié. Car au fond, tout au fond, on y contemple l’âme humaine dans toute sa médiocrité, on y nage dans la stupidité, tout le vaseux le gluant des minables des ratés. Ce qu’on lui avait appris. Un regard froid. Dépourvu de peine, de joie, vide de gentillesse ou connerie de même espèce. Tu dois apprendre, fils, à avoir l’assurance du dominant face au dominé.-

Elle pensa s’asseoir sur un des sièges quelques instants et se laisser aller à la douceur ambiante mais le bois vermoulu la dissuada. Elle longea les haies de lauriers roses parsemées de fleurs et de feuilles hirsutes, inspirant à pleins poumons les odeurs naissantes du printemps, contourna le gigantesque sapin -certainement centenaire- qui surplombait la maison. A l’arrière de l’arbre, près du mur d’enceinte, si l’on se baissait suffisamment il était possible de se glisser discrètement sous sa robe d’épine et de s’y déplacer, à taille d’enfant en tout cas. Cet abris naturel, large d’au moins trois mètres et invisible aux regards extérieurs devint par la force des choses leur cachette secrète. A l’époque Mathieu et elle y avaient installé quantité de cartons savamment empilés, débordant d’objets aussi rares que précieux à leurs yeux, trésors dont eux seuls connaissaient l’existence et qu’ils ne cessaient d’enrichir moyennant petits larcins. Elle se remémorait aussi des escalades nocturnes contre la gouttière de la maison mitoyenne, pour, plus près du ciel, aller fumer sans risque une cigarette que l’un ou l’autre avait volée dans le sac de la mère… Combien de souvenirs encore au cœur de ce jardin familier ? Pourtant devenu étranger. Tant de choses s’étaient passées…  (…)

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