HOMELESS


Il y a 4 ans, j’ai fait un reportage sur les fumeurs. Alex était l’un d’eux. Sans-abri depuis quelques années déjà. J’eus le privilège de pouvoir le suivre, lui et ses compagnons quelques jours durant. Le temps de partager cigarettes et repas. Alex se distinguait particulièrement par son humour noir, caustique à souhait, cette philosophie aiguë et âpre des choses de la vie. Il maniait mots et pensées avec une facilité déconcertante, ironisant sur son passé, sur ses propres réactions et celles de son entourage, perdu de vue depuis. Le verbe acerbe mais lucide, il racontait l’écrasant amoncellement d’événements qui l’avaient mené ici, en Arles, partageant sa vie avec d’autres qui peu à peu, pour un petit nombre, devinrent ses amis (comme Jerome et Nono). Il décrivait leur quotidien, difficile, la nécessité de s’entraider et de rester groupés pour ne pas se faire dévaliser ou pire. Mordant à souhait, il me parla de l’âme humaine, du peu qu’il y avait à en attendre. Surtout, ne jamais espérer. Et malgré ses propos acides, cet apparent détachement qu’il affichait, malgré la méfiance qu’il prônait haut et fort avec tant de désabusement, il y avait cette douceur dans son regard. Une douceur lancinante et triste.

Jérôme, ancien légionnaire. Aujourd’hui Sans Abri. Après tant années de bons et loyaux services, sa part de guerres et de souffrances, Jérôme eût un accident au cours d’une mission. Grave, me dit-il sans vouloir développer. Suffisamment pour ne plus combattre et quitter la Légion. Suffisamment pour que lui, habituellement si bavard lors de nos discussions, se perde dans un silence sombre. Comme un malheur n’arrive jamais seul, ce fût le tour de sa famille. Le voilà hors de chez lui. Loin de sa fille, si petite à l’époque. Là aussi, il ne m’expliqua pas les circonstances. Mais elles le marquèrent tant, que aujourd’hui encore, après de nombreuses années, il ne se sentait toujours pas digne de la recontacter. -Que pourrais-je bien lui apprendre d’utile? me disait-il les yeux dans le vague. Ici, en Arles, il avait ses potes, Nono, Alex. Et leur trio était parfaitement organisé. Alex s’occupait des lieux où ils dormaient, s’assurant qu’on ne les délogent pas ou que l’on ne pille leurs maigres installations. Nono, lui, s’occupait de faire la quête et la nourriture. Lui, les protégeait. Entraide qui fonctionnait à merveille.

Dans son ancienne vie, Nono était souffleur de sucre. Un des meilleurs. Un véritable artiste, reconnu pour son talent, capable de créer et de sculpter les plus belles pièces de pâtisserie. Pas une seule arabesque qu’il ne pouvait sculpter, défiant les lois de l’apesanteur. Il gagnait bien sa vie, ne manquait pas de travail. En refusait même… On lui découvrit un cancer de l’estomac, maladie professionnelle due à la poussière de sucre. Il lutta, fut correctement soigné mais ne put reprendre le travail. Suite à cela, son couple connut de nombreuses difficultés. Sa femme le quitta, le séparant de ses deux enfants dont aujourd’hui il n’a que de rares nouvelles.
-Le plus dur, me dit-il, s’est d’être tombé si bas après avoir été si haut. Comment me regarder en face?
De par sa maladie, l’état lui verse une petite pension. Il en envoie une partie à ses enfants. Il partage le reste avec Alex et Jérôme. Faire la manche ne suffit pas pour vivre. Le seul plaisir qu’il conserve malgré tout aujourd’hui est de faire la cuisine avec le peu qu’il a, pour tous les trois.



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3 réflexions sur “HOMELESS

  1. Ha Louise Imaginaire, comme elles sont concrètes tes expériences, et quel regard tu portes au monde ! J’admire.
    Connais-tu le livre de Robert McLiam Wilson ? Les dépossédés, une mélange de documentaire et de photos, justement. Je crois que tu aimerais beaucoup le lire.

    1. merci infiniment Aurélia,
      Heureuse que cela te plaise 🙂 Je ne connais pas ce livre mais je vais m’empresser d’essayer de le trouver…
      Mêler écritures-photos-vidéos pour parler des gens, d’une brève rencontre, de discussions, avec tout ce que cela peut avoir de subjectif, oui, c’est ce que j’aimerais faire. Il y a encore du travail, mais ça j’avance, peu à peu, en ce sens 🙂

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