La croisée des marelles, II


 

À un moment donné, sans qu’il soit possible de le repérer précisément (et à dire vrai, on serait bien en peine d’en donner la date exacte, il a peut-être pris habilement la forme d’un processus de dissociation d’une structure fine, effilochage, accroc minime), les choses se sont mises en quinconce.

Insensiblement. Au début, cela n’a pas posé de problème trop évident. Il a d’abord été possible de faire comme si rien d’anormal n’était advenu. La négation a pu paraître une bonne stratégie, tant que cligner des yeux pouvait suffire, dans le soleil de l’été, à effacer les décrochements. Mais irrémédiablement, les choses étaient en quinconce, même s’il fallait tout au plus, de temps en temps, procéder à un petit réajustement, la plupart du temps, même un réajustement minime n’était pas nécessaire, on pouvait faire comme si cela n’avait pas importance, et faire semblant de croire encore à l’éternité.

Avec un peu d’honnêteté, on conviendra en fait qu’on se retenait déjà comme on pouvait. Décalage disparate : il suffisait de ne pas trébucher, parfois les sandales légères accrochaient le rebord sec de la marche, ou bien laissaient entrer un minuscule caillou, alors il devenait inévitable de s’arrêter, de s’asseoir ou de se pencher, selon la configuration des lieux, de glisser scrupuleusement les doigts entre le pied nu et tiède, et la semelle de cuir, pour déloger cette petite concrétion de la conscience aigüe que les choses n’allaient pas leur cours, et que le monde s’était mis en quinconce.

Alors les immeubles de la station balnéaire suivaient leur cours, parallèle de béton au rivage impassible, dans la lumière écrasante et aveuglante, jusqu’au soir, et alors les baraques invraisemblables et baroques allumaient des lumières fantastiques dans le crépuscule transparent, clignotaient de mille feux multicolores dans la nuit qui recouvrait lentement toute chose, et le décalage devenait flagrant. On n’aurait pas pu dire entre quoi, mais le monde perdait l’équilibre pendant que nous mangions une glace sur la promenade.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

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La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née,  partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

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7 réflexions sur “La croisée des marelles, II

  1. Je ne peux résister à commenter de nouveau : cette fois-ci davantage sur le texte (sans toutefois dénigrer la photographie-essentielle).
    Très belles lignes.
    Dans la description et la fluidité.
    Les stations balnéaires, en – ou hors – saison… rendu visuel très réussi.
    Je m’abonne, comme on dit par ici.
    Merci à Vous Deux.
    Jm

  2. J’adore.
    Et « glisser scrupuleusement les doigts entre le pied nu et tiède, et la semelle de cuir, pour déloger cette petite concrétion », je suis sûr que ce n’est pas un hasard ! L’étymologie de scrupule, c’est le latin scrupulus, « petite pierre pointue ».
    J’adore encore plus.

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