La croisée des marelles, IX


 

Tu as vu…  Parfois il y a de la lumière. On n’y croit plus, et soudain il y a de la lumière. Nous sommes trop fatigués, toi et moi, pour faire de longues phrases. Nous avons roulé si longtemps. Je ne sais pas comment tu fais pour tenir encore le volant. Moi, mes paupières tombent toutes seules. Je ne suis même pas sûre de te dire ces phrases. Peut-être que je rêve. Mais nous ne sommes pas loin, n’est-ce pas ? Quand on quitte l’autoroute, que les routes se resserrent de plus en plus, que les carrefours demandent de plus en plus de changements de direction, on n’est pas loin. La maison n’est plus très loin, et il y a quelque chose, au bout de ces journées de voyage, comme un lit dans lequel se glisser.

J’aime bien, cette impression que l’on quitte le vaste monde des aéroports internationaux et des vols longs courriers, des zones de transit, des autoroutes urbaines, pour se retrouver, peu à peu, aux termes de ramifications de plus en plus fines, parce qu’on ne s’est pas trompés une seule fois, parce qu’à chaque fois on a pris la bonne direction, on sort à la prochaine, on prend à gauche, troisième à droite, on traverse le village et au rond-point à gauche, sur la route de nos souvenirs, près de la maison de mon enfance. Nous nous sommes éloignés de plus en plus, nous nous sommes écartés des grands axes, peu à peu, et maintenant, il reste à prendre à gauche après le chemin du Vignée, et nous nous arrêterons. C’est un peu comme si le temps se suspendait. Ce nom que je me répète parfois la nuit, quand je ne dors pas, « le chemin du Vignée », c’est vers lui que tous mes gestes tendent depuis des jours.

Évidemment on arrive sous la pluie, je ne sais pas depuis combien de temps on n’est pas arrivé sous la pluie. Les lumières dessinent des halos mouchetés. C’est tremblé et imprécis comme tout ce qu’on voit à travers ses larmes, quand l’émotion voile le regard. Les odeurs montent, d’herbes mouillées, j’adore ça. Il y a quand même un peu de lumière. Je suis contente d’arriver avant la nuit. On verra le jardin, on pourra vérifier que les framboisiers sont debout, et que le cerisier n’a pas trop souffert de la tempête. Tout ne sera pas noyé dans la nuit. J’espère que le toit n’est pas endommagé. Il y aura encore un voisin pour me dire que tout se déglingue, et que le vent souffle trop fort depuis qu’on a ouvert l’autoroute.

Je marcherai pieds nus dans l’herbe avant de rentrer dans la maison. Je dirais que c’est pour ne pas abîmer mes ballerines, je les prendrai à la main, pour faire le tour de la grande bâtisse, plongée dans le silence, repliée sur elle-même, volets clos, et j’irai ouvrir la porte.  C’est seulement par égard pour la sauvagerie de l’enfance.

 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

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La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

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2 réflexions sur “La croisée des marelles, IX

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