La croisée des marelles, XIII


 

 



Grincement. Car cela grince. Cela grince, fondamentalement. Je veux dire que je n’entends plus cela et que cette perception commence à prendre le pas sur toutes les autres, je ne comprends par quelle étrange métaphore je me retrouve, ou plutôt je suis perdue, parce qu’à présent je suis perdue, dans un monde grinçant, entièrement grinçant, résolument grinçant. Si la vie devient, d’elle-même, une métaphore, nous n’allons plus nous en sortir. Je ne vois plus comment nous en sortirions. La vie est grinçante, et voilà que, dans ce qui devrait être le grand silence de la montagne, je n’entends plus que cela, des grincements, comme si tout allait s’effondrer sur soi, comme si j’allais être précipitée (et quand je dis moi, ce n’est pas seulement moi, il s’agit bien de moi) dans ces abymes. La vie devient d’elle-même sa propre expression métaphorique, c’est totalement étouffant ! Nous devrions respirer, être au large, au grand air, il devrait y avoir un vent infini, ou au moins, comme disait Saint-John Perse, un très grand vent, « de très grands vents, sur toutes faces de ce monde »… et au lieu de cela, ce siège grince effroyablement et avance par à coup.

Et maintenant je ne sais plus du tout pourquoi je suis là, ni comment j’en suis arrivée là. Décidément il n’est facile de répondre à aucune de ces deux questions. Je ne sais pas pourquoi ma vie a dévié, au point que même la course de mes pas en soit déviée. Il doit y avoir une courbure de l’espace, à croire que Daumal avait raison. Que se passe-t-il ? Il y a quelque chose comme une monstruosité cosmologique, quelque chose comme un abject trou noir qui nous attire en lui jusqu’à nous défaire de toute notre matière ? Car il est indéniable que la matière se déforme, nous voilà assis, tous, les uns à côté des autres, nous qui sommes tous supposés être d’elles-mêmes des consciences, sur des sièges brinquebalants (le mot est inexact, ou alors c’est la vie qui l’est, oui, il est probable que la vie soit inexacte, c’est beaucoup moins drôle que ce mot ridicule ne pourrait le laisser prévoir) … les métaphores sont-elles inexactes ? Là, maintenant, je n’en sais plus rien, c’est brinquebalant et grinçant comme la vie, sauf que « brinquebalant » m’amuse et que brinquebalant ne m’amuse pas. Si tout est question de guillemets, on n’en sortira jamais.

Je ne suis pas sûre qu’on en sorte un jour ; de toutes façons il n’y a presque plus de lumière, je ne suis pas sûre que ce soit le jour, il n’y a que cette brume qui rend tout improbable et tout inexact, qui éteint toute parcelle de lumière, qui affaiblit tout, jusqu’à la dissolution, je n’ai aucun repère, au point où nous en sommes parvenus, mais vraiment plus aucun, je pensais que ce monde avait texture et épaisseur, et résistance à la dissolution, je m’étais convaincue de lui accorder un peu de confiance, j’ai dû me tromper, si on enlève un peu de brume, nous serons toujours noyés dans la brume, si on affaiblit un tant soit peu le souffle mordant de ce vent, nous serons toujours exposés plein nord à sa morsure féroce, je déteste ces métaphores, décidément, ma pensée n’est pas métaphorique mais je sens qu’elle s’engourdit peu à peu comme le bout de mes doigts, comme mes lèvres qui deviennent bien incapables d’articuler quoi que ce soit de compréhensible, rien ne changera, je déteste cet endroit, alors si on enlève un peu de ma conscience des choses, qu’adviendra-t-il de moi…? À croire que cela n’a aucune importance, là où je suis, balancée dans le vide, au dessus de rien que je ne vois plus… plus rien…

Je commence à croire que rien n’a d’importance… cela doit s’appeler le vertige. J’en ai assez que toute mon existence soit métaphorique. On a l’air de quoi, à s’éloigner ainsi, ballottés dans le rien, dans le vide, suspendus dans l’attente… on a l’air de quoi ?

Texte de :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son  :  Louise Imagine

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La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

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Une réflexion sur “La croisée des marelles, XIII

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