La croisée des marelles, XVIII


 

La croisée des marelles, XVIII

À Jean-Yves…

Immense.

Simplement, il est immense. Je sens, instinctivement, sans me poser de questions, sans murmurer la moindre question, rien ne vient troubler cette intuition, que je peux lui confier toute ma fatigue et tous les chagrins que je ne sais pas où déposer. Je le sens, tacitement, implicitement, il ne faudrait pas que mettre des mots sur cette impression la recouvre de poussières, la traverse d’échos qui ne sont pas les siens, la trouble, comme se trouble parfois l’eau des étangs, ou le monde, dans mon regard.

Trouble.

Il faudrait que j’attende qu’il n’y ait personne. Attendre d’être seule, c’est ce que je fais le mieux. Finalement la présence des êtres a-t-elle un autre effet que de troubler les pensées et les rêves, que de troubler la note du moment, que de me détourner de moi ? Les premières moqueries furent cruelles et je m’en garde, comme de la vague coupante.

Il faudrait que j’attende, pour prendre cet arbre immense dans mes bras, que j’attende qu’elle soit partie, qu’elle ne soit plus rien qu’une silhouette, pour entourer ce que je pourrai de lui, le peu de la circonférence de ce tronc que mes bras qui seront trop courts, trop limités pour en faire le tour, évidemment, toutefois, pourront embrasser : il est immense. Je l’embrasserai.

Je monterai sur ses racines entrelacées, je m’approcherai de lui, autant qu’il est possible de m’approcher de cet être, autant qu’il est aussi de s’approcher d’un être, je sentirai contre moi l’écorce rugueuse, des morceaux s’en détacheront, tomberont dans mon cou, s’accrocheront par endroits à l’étoffe de ma robe, et ce soir, j’en retrouverai encore dans mes cheveux. Il faudrait que j’attende qu’elle soit partie, si ça se trouve, elle va passer des heures ici, si j’attends qu’elle parte, je peux attendre longtemps, je ne pourrai jamais, c’est tout de même absurde d’avoir envie de prendre un arbre dans ses bras, et de ne pas le faire parce que quelqu’un, quelque part, lit sur un banc, dans une ville minuscule et oubliée.

Ce serait absurde, vraiment, de ne pas approcher (je m’approche), de ne pas marcher précautionneusement sur ses racines (mes pieds sont nus), vraiment absurde, de ne pas enserrer son tronc (il est immense et rugueux, et je suis noyée en lui, collée à lui). Même s’il ne fait aucun bruit, ainsi contre lui, absorbée en lui, il me semble que j’entends la sève qui monte vers sa frondaison, je ne la vois plus, je ne vois que les irrégularités de son écorce, elles me suffisent, ma joue contre elles, sans autre attente, sans avoir à le demander, reçoit sa caresse.

Je l’embrasse, autant qu’il est possible d’embrasser un être. Je suis noyée en lui, soulevée par lui, mes pieds, posés sur le sol, qui épousent les arrondis de ses racines, se laissent soulever par lui sur toute la hauteur de sa frondaison (je suis contre son tronc, et sous mes pieds il y a la frondaison mystérieuse et muette, la même qui, opulente et traversée du souffle du vent, se balance au-dessus de ma tête). Et un instant, il me semble porter les sandales ailées d’Hermès. Un instant, il me semble embrasser Hermès.

Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son :  Louise Imagine

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La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

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