La croisée des marelles, XXII


 

 

C’est un lieu où personne, jamais ne va. Je ne comprends pas comment ces lieux là existent dans le monde. Des lieux du monde sans raison. Ils se trouvent consacrés, par je ne sais quelle décision, quel découpage administratif, à n’être plus désormais que des endroits où personne ne va, où personne ne pourrait raisonnablement s’imaginer avoir de raison d’aller. Parfois ce sont de fines bandes d’espace étroitement tenues entre deux lieux, étroitement closes, elles deviennent un entre-deux, presque rien, une erreur dans le découpage de l’espace, quelque chose comme un lieu maladroit et gauche, mal inventé et repoussé sur les marges du monde.

L’enfance se passe à courir dans des champs, à dégringoler des pentes en riant, à rêver face à la mer, à trébucher dans l’herbe fraichement coupée. Et puis vient un moment, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment, où ces lieux là se mettent à exister. Est-ce qu’on commence à les regarder ou est-ce qu’ils commencent à nous enserrer, nous border, nous limiter ? Les lieux où personne ne va. Peut-être une fois par an, ou deux, à la belle saison, deux cantonniers dont les silhouettes lourdes seront habillées de fluorescences synthétiques, grimperont-ils là péniblement et entreprendront-ils une fois pour toutes, du moins dans l’année, de couper les herbes folles et les graminées légères, d’arracher les ronces qui dans leur fureur tenteront de se retenir à eux et lacéreront tout ce qui passerait à leur portée, d’entasser ce qu’alors on appellera déchets végétaux et qui l’instant d’avant se courbait encore au vent tiède, regorgeant de vies minuscules, dans des camionnettes déglinguées et de les faire disparaitre de la surface du monde d’une manière qui soit écologiquement acceptable …

C’est un lieu où, à part eux, personne ne va jamais. Et même quand ils y vont, le jour où, par hasard ils y vont, garent leur camionnette devant, et où je les croise là, leur présence ne parvient pas à en faire à mes yeux un lieu où reposer son corps, déposer des éclats de son existence, laisser quelques paroles s’y croiser, s’y entrecroiser, s’y mêler, s’y emmêler, y porter quelques moments de son temps, celui qu’on déploie dans les espaces du monde. Cela ne change rien. Il reste un lieu où personne ne va, même si l’odeur d’herbe coupée a toujours  le parfum des crépuscules de l’enfance.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

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La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

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