L’échappée belle, VII par Isabelle Pariente-Butterlin


Je les regarde s’envoler et à ce moment précis, tout le paysage se recentre sur cette impression. Focale de l’être et du regard. En parfaite coïncidence. L’impression a beau être inconnue, tout le paysage immense de la mer et tout l’être se recentrent sur elle. Précisément sur elle.
Pouvoir ressentir, ne serait-ce qu’une seule fois, cela suffirait pour revenir ensuite errer dans ce souvenir, pouvoir sentir, dans l’envol, la tension du cou de l’oiseau. Cela pourrait suffire, non pas seulement imaginer, construire, surimposer des impressions connues sur cette grâce pure, mais ressentir la tension du cou de l’oiseau quand il s’arrache à la surface du monde, terre ou mer, pour entrer tout droit dans le ciel, à l’instant même de la tension.

S’arracher à la surface du monde, à la surface argentique de l’eau et entrer, d’un battement d’aile, entrer tout droit dans la profondeur inversée du ciel. L’oiseau s’envole à tire d’ailes, comme une pierre lisse et ronde qu’on verrait tomber dans l’eau transparente en tournoyant, mais avec la beauté radicale qui s’élève d’un paradoxe.

Qu’on se garde de déposer une pesanteur théorique sur cette pure grâce. Elle la dissoudrait, elle la corroderait sous les concepts, elle l’engluerait dans les pensées et les yeux embués de larmes n’y pourraient rien, le regard ne peut que le suivre, reproche silencieux que nous fait notre être, de n’être que ce que nous sommes. Nous l’entendons très distinctement. Pesanteur désespérante des pas, qui marquent le sol et dessinent des traces dans le sable humide. Lourdeur. Des êtres et des pensées.
Il n’empêche, ce qui est en jeu, ici, dans l’envol, dans le battement d’ailes, c’est bien, plus je les regarde et plus j’en suis persuadée, cela serre le cœur avec intensité, chaque fois, cela serre le cœur, c’est bien la fragilité essentielle de la force.

Peut-être faut-il ne pas trop en demander, et rabaisser toute exigence vers le sable. Nous nous heurtons, sans pouvoir nous arracher à elles, à des limites dont nous avons une connaissance intime et circulaire. Alors c’est absurde, évidemment, je ne renonce pas encore à invoquer, sans le moindre espoir que cela puisse être accordé (quel dieu le pourrait ?), l’impression que donnerait le battement  des ailes de l’oiseau, l’impression de la vibration, l’impression de la force, et même celle de l’arrachement à la pesanteur, alors que déjà l’oiseau s’éloigne et que je demeure, immobile, sur le rivage. L’envol, et le battement des ailes, et soudain il entre dans l’immensité du ciel. Il faut rester là, bras ballants.

Notre essentielle gravité interdit tout mouvement en sa direction, pendant qu’avec la pureté que seuls ont les gestes ignorants d’eux-mêmes, l’oiseau marin s’éloigne dans le vent, et nous laisse, seuls, verticaux et désœuvrés, sur le bord du rivage, comme des points s’amenuisant peu à peu, en même temps que son vol se déploie dans l’espace. Nous ne sommes pour lui que des points s’amenuisant, disparaissant, bientôt tout à fait.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

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