Sans titre, partie X


(Le début de l’histoire de Luz et Kern : c’est par là…)

Les poings serrés de rage, Kern ferma les yeux, essayant d’apaiser et vider son esprit. Repoussant au loin contractures et crispations, il se concentra sur sa respiration, focalisant toute son attention sur l’amplitude des inspirations, la profondeur des expirations. Le brouhaha du monde extérieur fondait loin derrière lui jusqu’à s’éteindre silencieusement dans ses propres vibrations. Kern parvint peu à peu à ralentir son pouls, harmonisant les battements de son cœur. Lentement, il chercha au fond de lui quiétude et relaxation, s’imprégnant de ses rythmes internes. Flux régulier du sang s’écoulant dans ses veines, du sang plongeant et bouillonnant dans ses artères. Chaque muscle généreusement irrigué, chaque parcelle de son corps parfaitement oxygénée. Non, il n’y avait aucune raison pour qu’il ne puisse avancer. Il suffisait de mettre un pied devant l’autre, flexions simples d’une poignée d’articulations, contractions cadencées de fibres musculaires, quelques pas à peine et il pourrait rejoindre ses amis, sans se préoccuper de rien d’autre que de se prélasser au soleil, de plonger dans l’eau bleutée de la piscine ou de jouer au Handball. Les yeux plissés par le soleil de plomb, il apercevait au loin les silhouettes énergiques de ses coéquipiers se chamaillant le ballon. Il inspira profondément et l’esprit serein, s’élança dans leur direction.

En un bond Kern attrapa le ballon que tentait de conserver Emmanuel, puis d’un mouvement souple, pivota tout en driblant. Réalisant trop tard la fourbe manœuvre, son coéquipier éclata d’un rire fauve et, suivi de ses amis, se lança à sa poursuite, chacun bien décidé à récupérer l’objet de leur convoitise. Kern évoluait avec agilité parmi la foule, évitant sans peine les attaques de ses poursuivants. D’une vive extension, il sauta par-dessus un couple allongé dans l’herbe, contourna lestement un enfant qui, pétrifié par le groupe fonçant vers lui, ne parvenait qu’à battre frénétiquement des paupières. Kern courait plus vite qu’il ne l’avait jamais fait, ses jambes souples et mobiles avalant mètre après mètre au rythme maitrisé de sa respiration. Kern courait et plus rien d’autre ne comptait que ce ballon dans sa main droite, que le sol défilant vivement sous ses pieds, que ses amis à ses côtés. Il semblait avoir des ailes et même Emmanuel, pourtant le plus rapide d’eux tous, ne parvenait pas à l’arrêter. Kern courait mais ne sentait aucune fatigue, aucune pression ne troublait son esprit, vide de toute inquiétude. Il eut alors l’étrange impression de lentement se détacher de son propre corps, laissant loin de lui toutes les sensations qui le rendaient si efficace lors de ses matchs. Comme en lévitation, il se regardait courir à présent, avec une admirable acuité, le temps lui-même s’allongeait imperceptiblement, délicat élastique s’étirant avec douceur et précision. Seul parmi tous, tel un étranger assistant à une scène se jouant au ralenti, il prit pleinement conscience de tous les détails qui l’entouraient et qu’il pouvait, comme par magie, observer à loisir. Séparé de son propre corps, il avait la faculté de déplacer son regard où il le souhaitait, variant l’angle de vision comme bon lui semblait, se focalisant sur ce qui retenait son attention. L’herbe molle écrasée sous ses pieds, les quelques coquelicots parsemant çà et là le gazon, les feuilles de platanes se balançant mollement dans le vent. Il lui prit l’idée saugrenue que le monde retenait son souffle à son attention, lui permettant ainsi d’en apprécier l’incroyable profondeur. Malgré le premier effet de surprise déstabilisant, Kern se sentit très vite envahi par un bien-être inattendu, un apaisement salvateur l’inondant jusqu’à la pointe de ses orteils. « Tout ceci est somme toute parfaitement normal, » se disait-il amusé et émerveillé. Haut là-haut, il profitait sans honte de l’étonnant spectacle qui lui était offert.

(…)

Texte : Louise Imagine

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