Sans titre, partie XI


(Le début de l’histoire de Luz et Kern : c’est par là…)

Kern courait, déterminé, laissant loin derrière lui ses doutes et ses questions, renonçant à comprendre et à analyser. Il courait le cœur léger. Il avait cessé de vouloir maîtriser. Seul comptait le lieu où ses pas le guidaient. Seul comptait ce que son instinct lui dictait, ce qu’il n’avait pas d’autre choix que d’accomplir. Son équipe aux trousses et obéissant à un ordre intérieur, il se mit à longer le mur de clôture, fonçant tout droit vers l’arrière du bâtiment, intimement convaincu que ce qu’il s’apprêtait à faire était le juste comportement. Lorsqu’il jugea qu’il se trouvait suffisamment près, il infléchit légèrement l’allure, ramenant ses amis à son niveau et les maintenant au coude à coude. Les rires et les exclamations fusaient à ses côtés alors qu’ils s’organisaient pour lui barrer le chemin sans même regarder où ils allaient.

Obnubilé par la balle que Kern maitrisait du bout des doigts, Emmanuel se concentrait. Il évalua en une seconde la trajectoire ralentie de son ami et comprit immédiatement que c’était le bon moment. Avec une vivacité diabolique, il prit élan du pied, et d’un bond s’étira haut dans les airs. Sans peine, il dépassa Kern et d’une simple pichenette lui subtilisa le ballon. Tout à son extension et exultant de sa prise victorieuse, ce n’est qu’en amorçant sa descente qu’il aperçut l’attroupement vers lequel il fonçait et qu’il ne pouvait de toute façon plus éviter.

Kern, légèrement en retrait par rapport à Emmanuel, atterrit avec souplesse devant la jeune fille, s’agenouillant à quelques centimètres à peine de son visage, suffisamment près, espérait-il, pour qu’elle ne puisse que le regarder. Le corps ruisselant de sueur, il se stabilisa en prenant appui de la main sur le sol et jeta un rapide coup d’œil aux alentours afin de s’assurer de la bonne tournure des évènements. Comme il l’escomptait, l’arrivée musclée du reste de l’équipe avait brusquement fendu la masse des collégiens en deux, les éparpillant telle une volée d’oiseaux désorientés. Sofian quant à lui, entraîné par la charge aveugle de son frère, avait vivement lâché Luz et tombant à la renverse, s’était retrouvé, rouge de colère et de surprise mêlées, isolé du reste de ses compères.

Conscient qu’il ne disposait que de quelques secondes, Kern, accroupi face à l’adolescente, plongeant brutalement dans ses grands yeux clairs, allant chercher loin très loin son attention, l’extirpa sans ménagement du lieu où elle s’était réfugiée. Le visage de la jeune fille sembla s’animer de nouveau, le rose montant brusquement à ses joues. Un tremblement confus vacilla dans la clarté de ses prunelles, alors qu’elle émergeait contrainte et forcée, alors qu’elle réalisait soudain que la torsion sur son bras avait cessée. Lorsque, enfin, elle prit conscience de la présence toute proche de Kern, et que, stupéfaite, elle dévisagea le jeune homme, il l’exhorta d’un ferme et impérieux regard à prendre la poudre d’escampette, ponctuant son ordre silencieux d’un sec mouvement de tête en direction de la sortie. Un éclair de vive lucidité traversa ses prunelles et, en un battement de paupières, elle n’était déjà plus là.

Regardant du coin de l’œil la silhouette de Luz disparaître dans l’obscurité du bâtiment, Kern se redressa, soudain plus léger, la colonne vertébrale se dépliant lentement, une articulation après l’autre, ses épaules peu à peu soulagées du poids qui les oppressaient, ses muscles délicieusement relâchés. De son côté, conscient qu’une telle aubaine ne se représenterait pas, Jaime avait profité sans scrupule de la surprise d’Emmanuel lorsqu’il amorçait sa descente pour s’emparer sans trop de peine du ballon. Encore tout étonné d’avoir pu, pour une fois, tromper son ami, il s’éloignait en sautillant gaiement vers les aires publiques, claironnant sa victoire à qui voulait bien l’entendre. Pendant ce temps, Emmanuel, contrarié, cherchait confusément à trouver une explication aux récents événements, à la présence de Sofian, fulminant de rage, au beau milieu de ce qui était, quelques secondes plus tôt, un bruyant attroupement. Debout derrière lui et faisant mine de ne pas remarquer la quinzaine d’adolescents qui se dispersaient, Kern tapota moqueusement le dos de son ami et se dirigeant vers la piscine, s’exclama d’une voix goguenarde : « Contré par Jaime, si c’est pas la honte, ça ! »

Emmanuel résista quelques secondes, soutenant sans ciller le regard de défi que lui lançait son frère. Puis, alors que celui-ci se redressait, époussetant brusquement ses vêtements, ses petits yeux noirs brillant avec férocité, il finit par lui tourner le dos, contenant sa propre colère et préférant finalement tout ignorer des dernières exactions de Sofian. Dans un soupir exaspéré, il pressa le pas pour rejoindre son co-équipier tout en maugréant à son attention, mâchoires serrées « N’oublie pas que, juste avant, c’est à toi que j’ai piqué la balle… ». Kern éclata d’un grand rire sonore, attirant à lui son ami pour l’affubler d’une belle tape amicale, lui arrachant, malgré sa mauvaise humeur, un demi-sourire.

Tout à son soulagement et heureux de sa réussite, Kern trottinait vers la piscine, imaginant avec délectation le contact bienfaiteur de l’eau fraîche sur sa peau. Etirant ses bras au dessus de sa tête et profitant du bonheur de retrouver l’insouciance de cet après-midi ensoleillée, il ne put percevoir le coup d’œil haineux que Sofian lui plantait bien droit entre les omoplates. Sofian qui n’avait pas manqué une miette de l’échange entre lui et la jeune fille et qui, d’une façon ou l’autre, comptait bien se venger.

(…)

Texte : Louise Imagine

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