Éternelles, Partie I


Ce texte avait été publié sur une version plus courte il y a près d’un mois sur Fragmentaires

J’ai eu envie de le continuer. Je n’ai aucune idée de là où cela me mènera. Et après tout, peu importe.

Espérant que cette petite aventure vous plaise…

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Le vent froid colorait les joues pâles de l’enfant et lui brûlait les yeux. Elle enfouit plus profondément encore ses mains gelées gantées de laine dans les poches de son épais manteau. Une buée blanche s’échappait de ses lèvres gercées puis s’élevait, paresseuse, enroulant dans les boucles de ses cheveux une chaleur timide et éphémère. Elle plissait les paupières, filtrant entre ses cils la luminosité éclatante de l’horizon enneigé. Malgré l’éblouissement féroce, elle distinguait au loin les formes vagues et accidentées des chaines montagneuses, leurs silhouettes familières happées par la douloureuse réverbération. Les nuages moroses agonisaient en vagues molles et lisses, chargés de glace et de terre érodée, pesant telle une coulée de lave éteinte sur un sol immaculé.

Immense. Tout lui semblait immense et changeant. Ce paysage qu’elle connaissait depuis toujours avait aujourd’hui quelque chose de mouvant et d’aérien. Dès les premiers jours où elle avait appris à marcher, elle s’y était aventurée, maladroite, trébuchante, s’échappant de leur chalet à la moindre baisse de vigilance, descendant à quatre pattes ou au détour d’une chute les quelques marches du perron, ses petits doigts potelés s’accrochant aux cailloux s’extrayant de la terre, aux brins d’herbe s’épanouissant au printemps, prenant appui sur la couche neigeuse durcie par l’hiver, elle avançait inexorablement vers les sommets rocheux, entêtée malgré les obstacles innombrables et les incessants retours forcés à la maison, elle avançait chaque jour se rapprochant des montagnes, chaque pas plus déterminé que le précédant. À tel point que sa mère désespérée souhaitait ériger une large barrière clôturant leur maison solitaire, à tel point que son père préférait en rire, refusant d’enrayer toute forme de liberté et imaginait avec sa rêverie habituelle que la montagne elle-même appelait son enfant.

Elle ne put réprimer un sourire radieux face à la simple pensée de sa fugue réussie, réfléchissant au complexe stratagème qu’elle avait dû échafauder pour y parvenir, aux heures passées cachée sous sa couette éclairée d’une simple lampe de poche peaufinant sur son petit carnet chaque détail de son plan. Rien ne l’obligerait à rebrousser chemin. Elle s’était aventurée si loin sans pour autant se perdre, comprenant intuitivement les chemins qu’elle devait emprunter. Elle était même parvenue à les semer il y a de cela plusieurs heures, alors qu’elle était prête à abandonner, sentant leur présence se rapprocher, reniflant leur odeur s’intensifiant dans l’air gelé. Profitant de croiser les pistes des derniers randonneurs s’aventurant à cette altitude, elle s’était recroquevillée dans une anfractuosité de la roche dénudée, orientant ainsi ses poursuivants dans la mauvaise direction. Elle était restée à couvert le temps de s’assurer qu’ils ne reviendraient pas sur leurs pas et prenant mille précautions avant repris son chemin. Depuis, elle ne percevait plus leur présence, creusant la distance entre elle et eux. L’inquiétude qu’ils ne la rattrapent avait fini par s’estomper pour ne laisser que la joie calme de pouvoir se fondre emmitouflée dans son manteau pâle, invisible, au milieu du glacier. Néanmoins, elle ne relâchait pas ses efforts, s’imposant une allure soutenue car nul doute que la route était encore longue, immense pour des pas d’enfant et le soleil filait inexorablement au dessus de sa tête, traçant l’immuable cycle des jours et des nuits. Elle devait arriver à temps.

L’enfant avançait sur la neige et la neige l’accueillait, guidait sa marche lente, absorbant dans sa fragile épaisseur le pas précédant, la rapprochant de son but alors que le ciel d’un blanc glacé perdait imperceptiblement, minute après minute, de sa belle luminosité pour se teinter de pourpre et de carmin. À peine prenait-elle le temps de grignoter quelques biscuits et fruits séchés avant de reprendre la route. Suffisamment pour reprendre des forces mais pas assez pour céder à la digestion. Elle connaissait son but pour l’avoir vu en rêve, vision tendre et mouvante vacillant sous ses paupières closes. À des kilomètres en amont, l’enfant savait ce qui l’attendait. Ce qu’elle désirait atteindre plus que tout au monde. Là haut, plus haut, après ce qu’elle savait être une longue et délicate ascension, la roche s’effaçait soudain, semblant s’être effondrée sur elle-même, happée lors d’une terrible catastrophe naturelle par les entrailles palpitantes de la croûte terrestre, creusant dans cette enfilade de montagnes éternelles une vallée profonde et vertigineuse, en à-pic, dont on n’observait le fond boisé et le village qui l’occupait que par très rare temps clair. Ces jours de ciel dégagé, lorsqu’on s’approchait du précipice, la vallée en contrebas paraissait hérissée de roches déchiquetées ressemblant à cette distance à de vulgaires échardes plantées dans la chair végétale, vestiges barbares de ce surnaturel effondrement. Mais la grande majorité de l’année, village et bois disparaissaient dans les profondeurs impalpables et laiteuses de l’atmosphère car, aux bords du gouffre abyssal, ceinturé par la chair obsidienne des massifs alpins, un immense lac nuageux s’épanouissait, bain généreux et luxuriant piégeant dans ses eaux cotonneuses le miel, l’ambre et le safran des rayons solaires. Un bout de ciel divin, s’aventurant là, échappé de son territoire céleste et interdit, pour se désaltérer aux racines de la terre et y goûter le sel humain.

L’enfant avançait sur la neige et la neige l’accueillait. Elle arrivait enfin, exténuée mais heureuse. Elle essuya négligemment les gouttes de sueur qui parsemaient ses tempes et attiraient irrésistiblement le froid hivernal contre sa peau rougie par l’effort. L’ascension, bien plus longue qu’elle ne l’avait imaginé, l’avait vidée de toute force et elle sentait le froid mordant l’attaquer de plus belle, enhardi par l’imminence de la nuit. Reprenant son souffle, l’enfant récupéra sa gourde dans son sac à dos et bu avidement quelques gorgées d’eau fraîche et salvatrice.

Alors que ses prunelles sombres reflétaient la nacre et l’or enveloppant chaleureusement la montagne, elle franchit à la hâte les quelques mètres la séparant du précipice. L’émerveillement la frappa en pleine poitrine, vibrant intensément, irradiant dans chaque parcelle de son corps le bonheur absolu d’être enfin arrivée. Juste à temps… Tremblante, elle resta ainsi, debout, subjuguée par l’astre solaire, son disque incandescent plongeant avec panache dans la soie éthérée des nuages, entrainant dans son éblouissant sillage des pourpres palpitants et des ocres profonds, des jaunes étincelants et des roses généreux. La montagne, d’une blancheur virginale jusque là, s’embrasa l’espace de quelques instants, semblant brûler d’un feu divin incontrôlable, sa neige délicate éclaboussée des teintes flamboyantes du jour mourant. Les jambes de la jeune fille cédèrent brusquement sous elle, fauchées par l’émotion. Elle s’effondra alors, genoux plongeant dans la poudreuse, inconsciente des larmes qui inondaient ses joues rondes. Le spectacle lui coupait le souffle, éclipsant le froid, engourdissant son corps entier, effaçant la fatigue nouant chacun de ses muscles. Minuscule. Elle se sentit minuscule, maigre poussière grise et insignifiante, baignant dans l’explosion de couleurs et de teintes assourdissantes, goûtant avec délectation la chaleur des derniers rayons lumineux sur son visage délicat.

Alors que la nuit resserrait son étreinte, la mer nuageuse aux pieds de l’enfant sembla s’agiter, chatoyant des reflets ocres et changeants du soleil venant de s’y fondre. Elle s’étendait, immense et possessive, léchant de vagues amoureuses l’obsidienne inébranlable d’une montagne titanesque dressée à l’horizon. La plus haute et imposante que la jeune fille n’ait jamais vu. Éleyssa, le sommet du monde. Éleyssa, vertigineuse, perçant la voûte céleste de ses trois longs pics acérés.

Elle tendit la main devant elle et quelques secondes elle eut la curieuse sensation qu’un bout de nuage nacré se prenait entre ses doigts tremblants, prisonnier de sa paume comme d’une coupe délicate, gardant consistance et frémissant dans l’écrin qui l’enveloppait. Mais à peine eut-elle déplié ses maigres doigts que le nuage se délita en minuscules tourbillons se fondant dans l’atmosphère. Elle laissa échapper un petit rire surpris devant l’étrange phénomène mais n’eut pas le loisir de s’attarder plus sur la question.

(À suivre…)

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