« Explosion interne » d’Isabelle Pariente Butterlin – Vase communicant


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Attends, tu veux la voir, mon âme, tu veux la voir, tu vas la voir, me cherche pas, tu vas la voir, mon âme, mon âme tout entière projetée, tout entière sur le mur, projetée, là, sous tes yeux, directement ? Tu veux la voir, tu veux que je la projette, mon âme, sur le mur ? Tu disais que tu n’y crois pas ? Qu’il n’y a pas d’âme, que ça n’existe pas, que tout est viande, chair, suc digestif et acide gastrique ? Tu veux savoir ce que ça fait, des projections, des explosions d’âme en fusion sur un mur vaguement vertical ? Tu vas continuer longtemps à dire que ça ne n’existe pas, une âme en fusion ? À te la jouer petit moniste matérialiste de merde ? Tu crois que tu m’impressionnes ? Tu ne sais rien, tu ne sais pas quelle couleur ça a, une âme, en fusion, en ébullition, une âme en fureur devenue liquide dans l’éruption de l’être. C’est bien plus terrible que du phosphore pur. Tu veux la voir, tu vas la voir, la gueule de ton mur, quand il se sera pris, ton mur, mon âme en fusion, tu veux le voir, ton mur, quand il sera pris mon âme en travers de la gueule ? Où tu veux que je le dise, ce que j’ai en moi ? Tu veux que je le dise où ? À qui ? À toi ? Je ne suis pas assez détruit pour aller aux Alcooliques Anonymes, pas assez détruit pour m’allonger sur le divan d’un psy, pas assez pour avoir envie de lui raconter mon âme, pas assez détruit, ça viendra mais c’est pas encore, c’est pas pour tout de suite, de toutes façons j’irai jamais, même si, alors rien, alors pourquoi je le dirais pas sur ton mur, pourquoi je la projetterai pas sur ton mur, mon âme en fusion, au lieu de me laisser dévorer d’elle ? Les âmes, ça dégouline, tu veux voir ?, tu veux voir comment ça dégouline comme des cervelles, si jamais tu as vu ça, mais tiens, rien que pour toi, je vais te le faire, le happening, tu vas l’avoir ta performance, l’artiste en live balançant son âme sur le mur, regarde bien : le mec qui pulvérise son âme de toutes les couleurs contre le mur, tu vas l’avoir, ta performance, puis après tu te le découperas ton mur, tu me demanderas même un certificat d’authenticité, tu verras, dans dix ans, dix ans plus tard, tu verras, je te laisse dix ans, le temps de faire augmenter les enchères, et des mecs les suivront depuis Hong-Kong ou Moscou, et tu seras trop content de l’avoir conservée, d’en avoir conservé toutes les éclaboussures, tu seras trop content de mon âme dégoulinant sur ton mur, des explosions de couleur qui furent les siennes, tu croyais ne rien en faire, tu m’aurais bien chassé, moi et mon âme, et tu verras, tu me demanderas un certificat d’authenticité, et tu vivras d’elles, des projections, des éclaboussures de mon âme sur le mur de derrière de ton lotissement, tu sais, juste avant la voie ferrée, tu vivras de ça, ça te suffira pour vivre, les morceaux découpés des éclaboussures de mon âme projetée, arrêtée net dans le mouvement,

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et moi, dans dix ans, tu sais où je serai ?, dans dix ans, moi j’aurai disparu loin, je serai loin, tu ne peux même pas imaginer, plus loin que toutes les limites que ton imagination limitrophe pourra défoncer, loin, au loin, dans dix ans, j’aurai disparu loin, très loin, le plus loin possible de ton petit monde clos, clôturé, bien fermé, ne t’inquiète pas, tu as la clef, tu l’as mise sous le paillasson, je t’ai vu tout à l’heure quand tu es sorti, évidemment que je le sais, tu la mets sous le pot de fleur, le troisième à droite quand tu entres, le géranium blanc, tu la mets dans la gamelle du chat, n’importe où, tu la mets n’importe où, ta clef, je n’en veux pas, je sais où elle est et je ne te la prends pas, ta clef, je n’entre pas dans ton univers, je me contente de passer aux limites de ce qu’il est, de tracer les possibles plus éloignés que tout ce que tu peux te représenter, je n’en aurai pas besoin, de ta clef, je n’en ai pas besoin pour entrer dans les rêves lointains que tu as perdus, ceux qui colorent encore, ceux qui coloreront toujours mon regard parce que je le tiens fixé sur eux, sans ciller, sans cligner des yeux, sans vaciller, tout le temps, toujours, je les regarde, je ne les laisse pas s’envoler, je les tiens sous mon regard et ils me fixent, je peux approcher d’eux, tu peux l’imaginer ?, ils me laissent approcher, ils me regardent et ils me laissent approcher jusqu’à ce que je puisse respirer leur souffle sans me brûler à leur fureur, pourtant je respire leur souffle, je m’approche jusqu’à respirer leur souffle, et je ne me brûle pas à leur fureur, je fais des rêves immenses où les dragons me laissent approcher, approcher et respirer leur souffle sans me brûler, où je peux les approcher jusqu’à entendre la palpitation de leur cœur dans la veine qui serpente le long de leur tempe, parce que, tu vois, tu ne peux pas voir, tu ne pourrais même pas le voir si j’étais sous tes yeux, mais quand ils ont fini de voler, les dragons immenses qui traversent les soleils et mes rêves me laissent approcher, j’approche des dragons, ils me laissent faire, j’approche, il faut surtout ne pas parler, ne pas raisonner, ne pas agiter sous leurs nez des connecteurs logiques ou des fragments d’argument, je ne sais pas pourquoi, ils ne le supportent pas, il faut seulement laisser son corps se dresser sur la pointe des pieds, le plus haut possible, c’est tout, ils ne supportent pas notre petitesse, ils ne nous supportent pas pour cette raison, c’est peut-être la raison pour laquelle ils nous interdisent de faire usage des connecteurs logiques, et d’utiliser, ils ne supportent pas notre petitesse, tout ce qu’ils ressentent en nous comme des replis où nos rêves croupissent, ils traversent le soleil tu comprends ?, et ils me laissent approcher et respirer la chaleur de leur souffle, alors moi je reste là, je ne pense à rien d’autre qu’à cela : les retrouver, ils ne se posent jamais sur le même mur, je ne pense qu’à cela, retrouver la tiédeur de leur souffle contre un autre mur, n’importe lequel, n’importe où, je les suivrai n’importe où ;

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si tu crois que c’est pas physique, si je te dis que je la projette, si tu crois que ce n’est pas un effort, une tension extrême, une tension de tout l’être, si tu crois qu’une seule fibre de l’être y échappe, de se projeter contre la paroi indifférente et rugueuse, si tu crois que ce n’est pas âpre, alors que c’est mon corps, tout entier, mon corps qui s’use, mon corps tout entier qui s’use, se projette, se retient, se fracasse, se révolte dans ces rêves, mon corps tout entier, qui se tend, fait effort, se déploie, se replie, tend les bras, un bras puis l’autre, saisit une bombe, la tend, l’efface, la compose, tous mes muscles se tendent, mon souffle se coupe, ma cage thoracique ignore l’apaisement, mes nerfs me brûlent, et parfois mes yeux pleurent, je ne sais même pas pourquoi, tu crois que ce n’est pas physique ?, d’aller se projeter à l’assaut de ses rêves, corps et âme, à l’assaut de ses rêves, l’un ou l’autre, je ne vois pas la différence que ça pourrait faire, et ne t’inquiète pas, le prix à la revente sera le même, tu n’y perdras rien, si l’âme n’existe pas, si mon âme n’existe pas, petit moniste matérialiste de service, et si ce sont toutes les fibres de mon être que je projette dans un rêve céleste ?

Alors les lettres que j’ai inscrites sur le mur, toutes, elles se déferont, elles s’écouleront dans des phrases sans fin dont les échos traverseront mes rêves et les tiens, je serai loin, les lettres se déferont, défaisant les mots, défaisant les phrases, et la syntaxe qui tenait ensemble toutes les propositions finement articulées que je ne pouvais pas dire aux dragons, les lettres se déferont, et je m’en retournerai à la joie pure du silence. Je vais te le faire tout de suite, le certificat d’authenticité, ne le perds pas.

Texte : Isabelle Pariente Butterlin

Photos : Louise Imagine

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 J’ai le grand bonheur de recevoir sur « Il pleuvra demain » Isabelle Pariente Butterlin. Comment mieux célébrer mon premier Vase Communicant de l’année ? Est-il nécessaire de vous dire la joie que j’ai à ces échanges, toujours d’une rare et belle simplicité, avec Isabelle. Merci à elle d’avoir accepté mon invitation et d’avoir déposé ses mots magnifiques ici. 

 Vous pouvez retrouver mon texte « Il disait » sur le très beau site d’Isabelle : Aux bords des mondes.

Merci à Angèle Casanova pour son travail sur les Vases Communicants dont nous pouvons retrouver la liste du mois de juin 2015  ici sur le site « Le rendez-vous des vases communicants« . 

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« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

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