La croisée des marelles, XIV


 

 

Mains. Il y manque

parfois

pas toujours

la douceur du monde, toute la douceur du monde.

Dans la crispation, elles cherchent, ou dans une absence, une réticence, elles cherchent un appui. Une autre main. Les mains de l’enfant, encore porteuses de leurs fossettes, douceur de la chaire marquée en elle-même, traces visibles. Très visibles. Purement visibles.

Caresse, tu te souviens. Le dos de la main retournée, sur le visage en larmes de l’enfant qui se relève, remonte sur la joue rebondie et tiède, la main caresse la joue de l’enfant en pleurs, le dos de la main caresse le visage en pleurs, se charge des larmes, les caresse et  peu à peu les fait disparaître de la surface du monde.

Pour combien de temps encore ?

Peut-être, du moins est-ce une hypothèse qu’on peut former, si le manque de douceur à ce point traverse le monde, elles ne peuvent que rester à la surface. Elles se meuvent à la surface des choses. Entrent ainsi, par effraction, dans un réel hostile. Puis, à la suite, elles entraînent l’être tout entier. Intègre. Du moins, autant qu’il est possible aux hommes de l’être.

Elles signent l’être. Les veines, déjà, palpitent et se tendent, muscles, tendons se tendent de ce qu’elles feront. Elles se posent. Se serrent. Se reconnaissent. Les mains se serrent, puis une fois unies, se lâchent, se dessèchent, se défont.

Elles courent. Regarde. Mais regarde les donc. Regarde-les, peu à peu elles perdent leur douceur, elles deviennent fines et habiles, et délicates, ou alors robustes et solides mais de cela je ne sais rien, je ne sais pas quelle impression cela fait, quelle impression cela donne du monde, je ne connais très exactement que l’écartement des doigts sur le violon, en première position, en cinquième, on monte, on descend jamais la même, toujours écartement tacitement imprimé dans mes phalanges. Elles ne m’en ont jamais rien dit. Les mains sur la table deviennent des traces fugaces. Laissent autour d’elles comme une respiration, comme un souffle, une trace de toi sur une fenêtre en hiver, quand il fait si froid que ton souffle se matérialise.

Crispation, cela arrive. Souvenir de la crispation. Fatigue. Cela arrive.

Phalanges en feu. La pulpe des doigts, dans laquelle la corde s’est imprimée profondément, proteste. Cela arrive. Et brûle. Férocement.

Regarde. Sur la plume, sur le clavier. Regarde-les, elles courent. Réalisent, à l’aide de rien d’autre que de mystérieuses combinatoires de signes minuscules, la transcription de toutes les pensées qui nous soucient. Rien moins en elles, que l’union de l’âme et du corps. Elle est retrouvée ! L’union de l’âme et du corps retrouvée par les mouvements qu’elles connaissent par cœur.

Élan. De l’être dans le monde. Les mains retiennent l’élan, le lancent, le reçoivent. Contact de l’âme. Transcription pure de ce que nous sommes.

Texte et son de :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo :  Louise Imagine

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La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

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