La croisée des marelles, XI


 

 

De nous deux, tu te souviens ?, c’est moi qui ai commencé. Je ne sais pas pourquoi, c’était irrésistible, j’ai passé mon doigt sur la surface embuée de la fenêtre qui dessinait une vraie aquarelle. Il pleuvait, et par miracle, puisque cela ne se produit plus dans nos appartements si bien isolés, la buée effaçait à moitié le monde extérieur, alors je n’ai pas essayé du tout de résister. Il était facile de concentrer les rêveries à l’intérieur de ce petit espace clos, et sous ton regard mi-étonné, mi-indifférent, du doigt, j’ai suivi les contours de la branche qui se dessinait en transparence, à travers la buée translucide, et dépit du clapotis de la pluie qui, dehors, ne cessait pas.

Tu étais un peu contrariée de mon récent refus de rester sous la pluie (je le reconnais, c’était absurde, mais, sur le moment, j’ai eu un réflexe d’adulte en insistant pour que nous nous mettions à l’abri dans la cabane du jardin, tu comprendras plus tard, de ces réflexes qu’on se croit obligé d’avoir, bien plus tard, quand on a perdu de vue certains traits pourtant essentiels des situations, de ceux qui, à toi, ne t’échappent pas), alors, autant pour te distraire que pour te défâcher (un peu comme on défroisse une lettre, tu sais ?, ton humeur se froisse, se chiffonne, se crispe, alors il faut essayer, seulement essayer, et surtout sans en avoir l’air, de défroisser ton esprit, de le déplisser, comme un origami raté qu’on déferait délicatement, l’opération est délicate), sans trop te regarder, comme s’il m’était indifférent que tu me sois indifférente et un peu hostile, j’ai suivi du doigt, sur la fenêtre embuée, le contour végétal de cette forme imprécise.

Je pense que tu n’as pas été dupe. Mais tu t’es tout de suite levée, et, sans un mot, tu as montré que tu avais compris tout le sérieux du jeu. Je t’ai montré, alors, toute ma bonne volonté en dépliant pour toi un escabeau, un peu brinquebalant, qui me sert à tailler les rosiers, ou à les attacher à la treille, même si je ne sais vraiment pas le faire. Il s’agissait de rien moins que de transformer la surface de la fenêtre, qui donnait très imparfaitement à voir le monde à cause de la buée qui l’avait envahie, en un autre monde, minuscule, vertical, et très provisoire, qui durerait le temps de l’averse. Il était normal que je te vienne en aide, en tenant l’escabeau et en t’enserrant par la taille, pour m’assurer qu’aucune dégringolade n’interromprait ton geste. Comme tu as plus d’imagination que moi, et que ta liberté est plus intacte que la mienne (elle n’a pas commencé à s’effriter comme un vieux mur), tu as décidé de dessiner tout un ailleurs, surtout, sans dire un mot, c’était important, nous n’allions pas nous réconcilier si vite.

Tout cela s’est effacé, comme un rêve dans la lumière du jour. Un rayon de soleil était revenu. Nos pas nous ont portées ailleurs, à travers le dédale des flaques, et ton chagrin était passé. J’étais bien soulagée. Quelques jours plus tard, en repassant par là sans toi, je m’apercevrais tu avais collé sur la fenêtre une petite étoile, un de ces minuscules trésors qui traînent au fond de tes poches et dont j’ignore où tu les trouves.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

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La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

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