Vases Communicants de février 2012, par @xavierfisselier #vasesco

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

_______________________

J’ai le bonheur d’accueillir ici-même Xavier Fisselier, un ami précieux que j’aimerais tant lire plus souvent. Alors voilà, chacun de nous a écrit un texte sur la photo de l’autre…

Un très grand merci à Xavier d’avoir accueilli mon texte sur Dream about your life & live your dream.

Merci également à la merveilleuse Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.

_________________________

Nos deux visages,
une symétrie parfaite dans un temps incertain qui semble s’être retenu d’avancer à cet instant là.
Sommes-nous en enfance?
Sommes-nous ces chevaux?
Sommes-nous bien ensemble?
Sommes-nous seulement les-mêmes?
Qui de nous deux s’estompe, en retrait, là? Tu es pourtant si proche. Nous sommes identiques, ne le vois-tu pas? Nous tournons en rond et nous ne nous regardons plus. Deux vies parallèles, indépendantes, l’une posée à côté de l’autre, l’autre posée à côté de l’une. Comment sommes-nous arrivés sur ce tourniquet bruyant et chahutant? Cela ressemble tant à la vie de ceux qui nous observent tourner, avec leurs sourires béas et les yeux rivés sur leurs petits qu’ils nous ont installés sur l’échine. Ils nous voient courir l’un et autre l’un après l’autre l’un avec l’autre. Donne-moi seulement ta main, je n’aime pas ces sourires provoqués. Personne ne nous sourit vraiment.
Regarde-nous, nous sommes taillés dans le même bois. Nous le savons, ou plutôt, nous l’avons toujours su. Crois-tu que nous faisons pitié, que l’on nous observe d’un œil attendrissant? Plus personne ne parle de toute façon. Je n’aime pas non plus ce qu’ils disent. Et nous, on tourne, on tourne au rythme de la mélodie mélancolique des larmes de suie qui perlent de nos rouages grinçants, sans réfléchir à un possible lendemain dans ce monde dévasté par tant d’imbéciles certitudes.

Regarde cette femme qui nous observe.
Aurait-elle compris?
Regarde ses mains,
regarde ses traits.
Qu’a-t-elle vu de différent en nous pour nous photographier malgré l’absence d’enfants trépignant sur nos dos?
Elle seule peut avoir compris.
Regarde son sourire,
Il est doux.

Texte : Xavier Fisselier

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, VASES COMMUNICANTS | Tagué , , , , | 2 Commentaires

Extérieur(s) Jour(s)… – 270112

Lumière ocre de fin de journée.
Marcher, au hasard. Sans trop savoir où aller.
Marcher parce que, pour une fois, pas de contraintes horaires ni planning obligé.
Marcher.
Entrer dans un jardin que l’on croyait privé. Découvrir une allée de colonnes blanches,
lierre délicatement suspendu au dessus de nos têtes, arche végétale luxuriante entre ciel
et terre.
Sourire à ce couple insouciant, allongé dans l’herbe, étroitement enlacé, corps tendus l’un
vers l’autre en un baiser cristallisant l’éternité.
S’éloigner discrètement…
Mais garder, là, précieusement, au fond de soi, un peu de cet amour fougueux et éclatant.

Décidément une bien belle journée..

 

Texte, photos : Louise Imagine

Publié dans EXTÉRIEUR(S) JOUR(S) | Tagué , , , , | 2 Commentaires

Extérieur(s) jour(s) – 250112

Une histoire de ciel. De ce qui s’y dessine.
Observer en silence. Admirer.
Et espérer, là-haut tout là-haut, sur cette ardoise éthérée, espérer tracer à la craie blanche l’esquisse de ses rêves…

20120127-171618.jpg

20120127-171808.jpg

20120127-172544.jpg

Texte et photos : Louise Imagine

Publié dans EXTÉRIEUR(S) JOUR(S) | 1 Commentaire

Vases Communicants de janvier 2012, par @MemoireSilence

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

_______________________

Ce mois-ci j’ai la chance et le grand plaisir d’accueillir ici-même le très beau texte de Silence (alias Franck Queyraud).

Un très grand merci à lui pour son accueil  sur Flânerie Quotidienne de ma participation à ces nouveaux vases communicants. 

Merci également à la merveilleuse Brigitte Célérier, qui nous permet  de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.

_______________________

Elles sont partout… mon amour… (Carte postale)

Elles sont partout… Comme tunnel, sous la forme d’illuminations de noël, mais pas éclairées parce qu’il fait encore jour… M’en moque… je les suis tout de même… qui…

Elles sont partout… qui guident notre trajectoire. Toutes les rivières et tous les canaux se rejoignent vers notre île. Dans le ciel aussi, fils d’Ariane suivent l’avion… Ou l’inverse… Je ne sais plus… Elles sont perspectives, le long de la rivière qui horizonne. Ou, au bout de la canne des pêcheurs que je croise le long des berges… Et le chemin, c’est par là, je demande ? Comment veux-tu que je me perde ? Et qui…

En naviguant bien, sur ce Canal du midi, en zigzaguant un peu, je devrais pouvoir te rejoindre avant la fin du monde. Elle est annoncée pour 2012, mais moi, je m’en moque des oiseaux de mauvais augure. Le bug de l’an 2000 a fait long feu. Cet épouvantail-là fera de même. Le monde est fou, mon amour. Celles dont je ne dis pas encore le nom, sont encore diagrammes, dans les bourses du monde entier qui chutent. Et colonnes, qui plongent vers des infinis de chiffres, danaïdes ténèbres… On ne vit pas que d’argent. On ne peut évidemment pas le dire sans passer pour un mariole. Mais si on n’en a pas, d’argent, on le sait bien évidemment, on fait les marioles plutôt que la révolution. Ça n’a jamais trop marché les révolutions. Elles sont partout… celles dont je tais le nom, encore un peu… et qui me rappellent celles-ci :

Le vent

Debout

S’assoit

Sur les tuiles du toit.

Accalmie, le titre de ce poème de Prévert, qui ne paie pas de mine, tout petit poème, mais qui forme une petite cheminée. Lueur d’espoir. Pas celle de la mine. De la Bourse, peut-être, on brûlerait toutes les actions, les titres et les billets… Feu de joie… Accalmie. On doit dorénavant, rien que çà, chacun, sauver la planète, oui, rien que cela, la lecture des comics de super-héros ou la vision à haute dose de désolants films américains ont travesti nos imaginaires. On a déjà du mal à se sauver soi…

Prévert s’en moquait aussi de ces gens-là, les grands donneurs de leçons, les grands réalistes tristes, lui, toujours à tirer, et le diable par la queue, et sur son mégot de poète, attablé seul avec son gros toutou, dans un jardin parisien avec tout le poids du monde sur ses épaules, à trouver des mots contre les ennuyeux ; se moquait, lui, l’indiscipliné, le rêveur, qui vitriolait les diners de têtes, bien fréquentés. C’étaient les mêmes qui jouaient le monde en le posant en permanence en équilibre sur les quilles du bowling, et justement, lançaient la boule, le long de la piste… Je ne perds pas la boule, que je lance dans le canal… et qui… plouf…

  • Je t’offre un hot-dog ? Regarde ! Sur le toit du chalet-boutique, le vent vient de s’assoir. On a tout le temps, à présent. Les feuilles font des notes sur une portée dessinée dans le ciel… La musique…

Elles sont partout… mon amour… ma Jeanne… Elles dessinent trajectoires dans le ciel, grâce au grand manège, on dirait la roue d’une bicyclette géante pour faire le tour du monde et quand les badauds montent dans la grande roue, ce n’est plus que cris, cris pour se faire peur… rejoindre le cœur du monde… celui qui bat près de vous… celui des mots du poète qui chante dans ma tête :

« Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout. »

Je n’avais plus qu’à les suivre… celles… et qui…

Ces arabesques quand le vent fait bouger les doigts de l’arbre qui me montrent la direction et les mille petites feuilles jouent avec éclats de soleil, apportent ombres sur ton doux visage, imaginé…

Elles sont partout…  mon amour… ma Jeanne à moi… les lignes qui me mènent vers toi.

Bons baisers d’ici. Il fait beau. Il ne pleuvra pas demain. Je t’aime.

Silence

Remerciements :

Aux poètes Jacques Prévert et Blaise Cendrars (phrase en italique) qui ont conquis mon adolescence, en ce temps-là…

Merci à Louise Imagine  pour ses photographies, catalyseurs des mots de ce vase communicant…

Texte : Silence (alias Franck Queyraud)

Photos : Louise Imagine

_______________________

Publié dans COLLABORATIONS, VASES COMMUNICANTS | Tagué , , , , , | 1 Commentaire

L’échappée belle, VII par @AliQuandOo Isabelle Pariente-Butterlin

Je les regarde s’envoler et à ce moment précis, tout le paysage se recentre sur cette impression. Focale de l’être et du regard. En parfaite coïncidence. L’impression a beau être inconnue, tout le paysage immense de la mer et tout l’être se recentrent sur elle. Précisément sur elle.
Pouvoir ressentir, ne serait-ce qu’une seule fois, cela suffirait pour revenir ensuite errer dans ce souvenir, pouvoir sentir, dans l’envol, la tension du cou de l’oiseau. Cela pourrait suffire, non pas seulement imaginer, construire, surimposer des impressions connues sur cette grâce pure, mais ressentir la tension du cou de l’oiseau quand il s’arrache à la surface du monde, terre ou mer, pour entrer tout droit dans le ciel, à l’instant même de la tension.

S’arracher à la surface du monde, à la surface argentique de l’eau et entrer, d’un battement d’aile, entrer tout droit dans la profondeur inversée du ciel. L’oiseau s’envole à tire d’ailes, comme une pierre lisse et ronde qu’on verrait tomber dans l’eau transparente en tournoyant, mais avec la beauté radicale qui s’élève d’un paradoxe.

Qu’on se garde de déposer une pesanteur théorique sur cette pure grâce. Elle la dissoudrait, elle la corroderait sous les concepts, elle l’engluerait dans les pensées et les yeux embués de larmes n’y pourraient rien, le regard ne peut que le suivre, reproche silencieux que nous fait notre être, de n’être que ce que nous sommes. Nous l’entendons très distinctement. Pesanteur désespérante des pas, qui marquent le sol et dessinent des traces dans le sable humide. Lourdeur. Des êtres et des pensées.
Il n’empêche, ce qui est en jeu, ici, dans l’envol, dans le battement d’ailes, c’est bien, plus je les regarde et plus j’en suis persuadée, cela serre le cœur avec intensité, chaque fois, cela serre le cœur, c’est bien la fragilité essentielle de la force.

Peut-être faut-il ne pas trop en demander, et rabaisser toute exigence vers le sable. Nous nous heurtons, sans pouvoir nous arracher à elles, à des limites dont nous avons une connaissance intime et circulaire. Alors c’est absurde, évidemment, je ne renonce pas encore à invoquer, sans le moindre espoir que cela puisse être accordé (quel dieu le pourrait ?), l’impression que donnerait le battement  des ailes de l’oiseau, l’impression de la vibration, l’impression de la force, et même celle de l’arrachement à la pesanteur, alors que déjà l’oiseau s’éloigne et que je demeure, immobile, sur le rivage. L’envol, et le battement des ailes, et soudain il entre dans l’immensité du ciel. Il faut rester là, bras ballants.

Notre essentielle gravité interdit tout mouvement en sa direction, pendant qu’avec la pureté que seuls ont les gestes ignorants d’eux-mêmes, l’oiseau marin s’éloigne dans le vent, et nous laisse, seuls, verticaux et désœuvrés, sur le bord du rivage, comme des points s’amenuisant peu à peu, en même temps que son vol se déploie dans l’espace. Nous ne sommes pour lui que des points s’amenuisant, disparaissant, bientôt tout à fait.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS | Tagué , , | 2 Commentaires

Vases Communicants de décembre 2011, par Piero Cohen-Hadria

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

_______________________

Je me souviens, le train à grande vitesse qu’on attendait, l’ouverture au public, les premiers étaient oranges, on était trimballé à la vitesse du vent, on ne voyait pas les portes ni les fenêtres, pas de danger de sentir le souffle de l’air dans les espaces entre les voitures, pourquoi ce serait une gare, on allait à Lyon, on descendait dans la fournaise, je ne sais pas je n’étais pas alors des bons coups, cette fois-là pourquoi pas, je devais remplacer quelqu’un, on ne me signifiait jamais que mon travail avait quelque qualité (management par le stress tu connais ?), on finirait par me foutre à la porte, mes cheveux trop longs, la ramener toujours sur les délais de transfert, les haut-le-pied, les blagues sur la lourdeur des sacs de questionnaires, ça ne plaît pas, ça ne passe pas, trans europ express, TEE, comme le film de Robbe-Grillet, Düsseldorf-Paris uniquement première classe (s’arrête à Compiègne, ne prend pas de voyageur hormis l’enquêteur pour qui Compiègne, c’est Desnos et son propre grand père, la caserne de Royalieu, un capitaine abject, la mort de Danielle et de ses deux petits Laurent et Delphine, Compiègne pour l’enquêteur c’est une ville au bord de l’Oise, un château, une forêt et l’histoire), wagon-restaurant, tous en rang d’oignons qui mangent, tous, personne dans les trois voitures, qu’est-ce qu’on fait ? On dérange le pékin qui s’empiffre alors que le ventre creux, les yeux dans les poches et la fatigue de trois jours d’enquête ? Non, on attend, on ne parle pas la langue, on a vingt ans « pour tout bagage ». On se fera virer, on attendra donc, et on saura pourquoi, mais c’était l’automne, c’était un train en acier, chrome peut-être les fauteuils avaient-ils cette couleur rouge foncé qu’on peut retrouver aujourd’hui, le repas de sept heures avant d’arriver à Paris, gare du Nord, huit heures du soir, quatre questionnaires dans l’enveloppe, le sac un âne mort, le métro jusque la gare de Lyon, rendre son enveloppe comme son tablier, évidemment qu’on ne reviendra pas dans cet immeuble carré hideux verre et fer et tant mieux si on ne revoit plus ces visages tendus, ces cheveux de femme coupés trop court, ce rictus idiot et ce regard sec froid et coupant, comment s’appelait-elle cette malheureuse ? on ne sait plus mais on savait ce que ça voulait dire, et alors, quarante ans plus tard, cette photo, cette jeune fille de dos, ce couple, cet autre, ces gens qui n’étaient pas nés et qui, bientôt dans un train sûrement, je me souviens… Qu’est-ce qui peut bien faire dire que c’est la Corée du Sud ? La longueur de la jupe ? Le t-shirt du garçon ? Les cheveux ? Les élancements des structures d’acier, des rivets, des courbes et le travail que tout ça représente ? Dehors, il fait si doux.

Texte : Piero Cohen-Hadria

Photo : Louise Imagine

_______________________

Un grand merci à Piero Cohen-Hadria, pour son accueil sur Pendant le Week-End de ma participation à ces nouveaux vases communicants.

Merci également à Brigitte Célérier, qui nous permet, grâce à sa patience et sa générosité,  de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.

Publié dans VASES COMMUNICANTS | Tagué , , , , , | 7 Commentaires

Pink Paradise Party Calendar 2010

Petit slideshow de la soirée d’inauguration du Calendrier 2010 du Pink Paradise :

L’ambiance fût exceptionnelle…

Champagne, collier-bonbons, strass et confettis…

De charmantes  demoiselles…

Bref, une bien belle soirée!

Publié dans HISTOIRES BRÈVES | Tagué , , , , , , , | Laisser un commentaire

DOUR FESTIVAL 2009

Juillet 2009.

Premières impressions sur ce festival passionnant.

L’arrivée sur Dour est quelque peu épique, mon sens de l’orientation inné, y compris armée d’un GPS, m’obligeant à téléphoner moult fois pour demander la route à suivre. On ne se refait pas. Chacun ses tares et ses qualités. Et j’ai une fâcheuse tendance à ne pas voir les panneaux, surtout lorsqu’ils sont gros, voire très gros, de préférence devant mon nez. Après quelques tours et détours, une visite en règle (et forcée) de la belle ville de Dour, et renseignement pris auprès de la charmante population locale, nous arrivons enfin aux bureaux si désespérément recherchés. Nous devons récupérer les accréditations indispensables à toute entrée au sein du festival : ces fameux bracelets qui allaient nous ouvrir tels de magiques Sésames les frontstages et backstages. La discussion est serrée. Il nous fait montrer patte blanche : contrôle des cartes d’identités et pass, palpation du pouls (dien merci), puis de nouveau contrôle des papiers. La sécurité ne fait pas le travail à moitié. Merci, on se sent rassuré.

De loin la musique se devine. Un léger bourdonnement dans l’air. Je me sens déjà bien. La ville est étrangement calme malgré la multitude de parkings bondés et les groupes de personnes longeant la route pour rejoindre le festival. Accrédits au poignet, nous remontons en voiture, direction entrée C, près des tentes réservées au personnel du festival. Le chemin est caillouteux. Deux autres barrages de sécurité franchis et les chapiteaux, majestueux, apparaissent brusquement au détour d’un virage. La musique résonne à présent, un mélange confus mais puissant de plusieurs scènes. Le cœur bourdonnant du festival. Un fourmillement me parcourt des pieds à la tête, sensation vibrante d’être chez moi. Mathieu nous accueille et nous guide dans les zones interdites au public. Tout d’abord, le réfectoire où les repas et le café chauds nous attendent moyennant ticket, puis la zone presse. Enfin, le bureau où tous les photographes et vidéastes se réunissent. Deux rangées d’ordinateurs. On y bosse déjà. Les photos prises pendant le festival sont directement mises en ligne sur un site dédié. Un programme de la journée nous est distribué : groupes, scènes et horaires répartis dans un tableau bien garni. Affaires posées à même le sol, appareil photo dégainé, accrédits bien visibles autour du cou, il est de temps de faire le tour du site et de plonger dans la « fosse ».

Le lieu grouille de monde, allées et venues, groupes et couples. Des personnes de tout âge, enfants parfois même en poussette se côtoient gaiement. Six scènes sont réparties sur un domaine immense et on y marche de l’une vers l’autre dans la bonne humeur et selon l’envie musicale. Stands de restauration disséminés, toilettes publiques peu recommandables (mais obligatoires), on distribue des boules Quies pour atténuer la musique, de la solution hydro-alcoolique pour se nettoyer les mains. On rit, on dort à même le sol, on boit et on s’amuse. Tolérance totale, prise de tête minimale. Le mot d’ordre : profiter de la musique, de la richesse des groupes proposés, danser,  s’éclater sans complexe.

Mission réussie.

Publié dans HISTOIRES BRÈVES | Tagué , , , , , , , , | 2 Commentaires

Ligne Koltsevaïa – Métro de Moscou

Début juillet 2010, notre film 8th Wonderland a été sélectionné au festival de cinéma VOICES (First Vologda International Film Festival)

Nous avons eu la chance de remporter le prix du meilleur scénario, et, à cette occasion, le film a été projeté à Vologda (lieu du festival) et à Moscou.

Une belle occasion pour visiter Moscou et mitrailler, entre autre, son fabuleux métro. Au cours de ce diaporama, vous verrez la ligne 5, ligne primordiale puisque circulaire, encerclant ainsi le centre de Moscou et simplifiant les correspondances des nombreux usagers.

L’architecture Stalinienne du lieu est remarquable, chacune des 12 stations ayant été conçue par des architectes renommés.

Publié dans HISTOIRES BRÈVES, SÉANCES PHOTO | 5 Commentaires

PROMENADE

Instant de grâce, tu ris aux éclats, perchée sur ce poney. “Chipper”.  C’est ainsi qu’il s’appelle.
Il te conduira pour six tours entiers.
Légère brise. Quelques cheveux échappés de ton casque volent, te chatouillent le nez.
Quiétude d’un après-midi clément pour ce mois de janvier.
Je tiens les rênes, deux pas devant toi. Savoure chaque seconde qui te voit sourire.
Mes pieds s’enfoncent légèrement dans la terre humide, laissant trace, parmi tant d’autres…
Silencieuse, tu regardes au loin, pourtant concentrée à l’intérieur de toi. Immergée en cette marche calme, bercée par le mouvement doux et régulier de l’animal.
Tu danses. Un mètre au dessus du sol. Tu vis pleinement…
Publié dans LIFE... | Tagué , , , | 1 Commentaire

La course

Marcher vers la lumière…

Tête emplie de rêves.

S’émerveiller de tout.

D’un rien. Une brindille. Un scintillement  au milieu des cailloux.

Ramasser une feuille tombée de l’arbre. Faire rouler la tige entre ses doigts. Observer minutieusement les délicates variations de teintes, du jaune d’or au rouge ocre. Détailler nervures fines, foisonnement de ramifications. Rire aux éclats tout en jetant le végétal aussi haut que l’on peut sauter. Puis dévaler le chemin sans un regard en arrière, courir si vite que haies et murs de pierre s’étirent en trainées colorées, tandis que la feuille oscille et plane, hésitant en un délicat balancement, avant de se poser mollement sur le trottoir gelé…

Courir à en perdre haleine, cheveux claquant au vent, petits pieds déviés de leur axe – elle va tomber ! – mais non, courir, courir encore, entrainée par la fuite et la joie de vivre, courir jusqu’à sentir derrière son dos le pas pressé de sa maman, courir, maintenant sa main enserrant son épaule, s’arrêter net et plonger dans les bras maternels ouverts plus grand que l’univers…

Publié dans LIFE... | Tagué , , , | 1 Commentaire

La croisée des marelles, IX

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, IX

Tu as vu…  Parfois il y a de la lumière. On n’y croit plus, et soudain il y a de la lumière. Nous sommes trop fatigués, toi et moi, pour faire de longues phrases. Nous avons roulé si longtemps. Je ne sais pas comment tu fais pour tenir encore le volant. Moi, mes paupières tombent toutes seules. Je ne suis même pas sûre de te dire ces phrases. Peut-être que je rêve. Mais nous ne sommes pas loin, n’est-ce pas ? Quand on quitte l’autoroute, que les routes se resserrent de plus en plus, que les carrefours demandent de plus en plus de changements de direction, on n’est pas loin. La maison n’est plus très loin, et il y a quelque chose, au bout de ces journées de voyage, comme un lit dans lequel se glisser.

J’aime bien, cette impression que l’on quitte le vaste monde des aéroports internationaux et des vols longs courriers, des zones de transit, des autoroutes urbaines, pour se retrouver, peu à peu, aux termes de ramifications de plus en plus fines, parce qu’on ne s’est pas trompés une seule fois, parce qu’à chaque fois on a pris la bonne direction, on sort à la prochaine, on prend à gauche, troisième à droite, on traverse le village et au rond-point à gauche, sur la route de nos souvenirs, près de la maison de mon enfance. Nous nous sommes éloignés de plus en plus, nous nous sommes écartés des grands axes, peu à peu, et maintenant, il reste à prendre à gauche après le chemin du Vignée, et nous nous arrêterons. C’est un peu comme si le temps se suspendait. Ce nom que je me répète parfois la nuit, quand je ne dors pas, « le chemin du Vignée », c’est vers lui que tous mes gestes tendent depuis des jours.

Évidemment on arrive sous la pluie, je ne sais pas depuis combien de temps on n’est pas arrivé sous la pluie. Les lumières dessinent des halos mouchetés. C’est tremblé et imprécis comme tout ce qu’on voit à travers ses larmes, quand l’émotion voile le regard. Les odeurs montent, d’herbes mouillées, j’adore ça. Il y a quand même un peu de lumière. Je suis contente d’arriver avant la nuit. On verra le jardin, on pourra vérifier que les framboisiers sont debout, et que le cerisier n’a pas trop souffert de la tempête. Tout ne sera pas noyé dans la nuit. J’espère que le toit n’est pas endommagé. Il y aura encore un voisin pour me dire que tout se déglingue, et que le vent souffle trop fort depuis qu’on a ouvert l’autoroute.

Je marcherai pieds nus dans l’herbe avant de rentrer dans la maison. Je dirais que c’est pour ne pas abîmer mes ballerines, je les prendrai à la main, pour faire le tour de la grande bâtisse, plongée dans le silence, repliée sur elle-même, volets clos, et j’irai ouvrir la porte.  C’est seulement par égard pour la sauvagerie de l’enfance.


Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | 2 Commentaires

La croisée des marelles, X

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, X


Tu te détaches sur le fond du monde. Surface lisse. Le monde autour de toi prend sens.

C’est ton mode de présence sur le monde. Le tien propre. Il n’y a que toi ici qui passes de cette manière, qui déplaces autour de toi ce halo. Je ne comprends pas comment tu fais, mais je me suis très vite habituée à ce que ce mystère s’accomplisse chaque fois, à chaque instant, autour de ta présence. Il n’y a rien à faire qu’à te laisser faire, déplacer les lignes autour de toi pour qu’elles ne t’arrêtent pas, prendre garde aux angles aigus.

Je me souviens de ce très vieux chef d’orchestre qui dirigeait l’orchestre presque sans aucun geste, de temps en temps, il donnait aux musiciens une indication unique qui les ré-orientait, et le cours de la musique se redéployait. Il écoutait en souriant, parfois remettait en place une mèche de cheveux. Je ne sais pas pourquoi, je me dis qu’il avait compris quelque chose de ce mystère.

Quand tu apparais dans l’espace presque géométrique, lisse, froid, au dessus de la surface d’un sol qui tend à jouer le rôle de miroir, tu délies quelques lignes, je le vois, même de mon monde d’adulte dans lequel je ne parviens pas tout à fait à entrer, et tu dénoues les possibles, sans doute parce que tu transportes avec toi tous les possibles qui sont entre tes mains rondes, elles ne les blessent pas, elles n’ont encore rien d’osseux, rien de sec, qui brisera plus tard les lignes fragiles des perspectives.

Je ne devine pas quelle nuée de rêves, d’espoirs, de possibles tu appuies légèrement sur les masses opaques du monde, au point que tout en lui en soit changé. C’est ton mystère. Je voudrais seulement qu’il s’accomplisse, et ne rien y changer, surtout, ne rien y changer.

Je voudrais laisser s’accomplir les mystères très antiques de ces changements, même s’il ne nous est possible que de rester en dehors, à la frontière invisible que tu déplaces autour de toi, chaque fois que tu entres pieds nus dans une pièce.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

Son d’après une histoire de Éric Carle – La chenille qui fait des trous

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | 8 Commentaires

La croisée des marelles, XI

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XI

De nous deux, tu te souviens ?, c’est moi qui ai commencé. Je ne sais pas pourquoi, c’était irrésistible, j’ai passé mon doigt sur la surface embuée de la fenêtre qui dessinait une vraie aquarelle. Il pleuvait, et par miracle, puisque cela ne se produit plus dans nos appartements si bien isolés, la buée effaçait à moitié le monde extérieur, alors je n’ai pas essayé du tout de résister. Il était facile de concentrer les rêveries à l’intérieur de ce petit espace clos, et sous ton regard mi-étonné, mi-indifférent, du doigt, j’ai suivi les contours de la branche qui se dessinait en transparence, à travers la buée translucide, et dépit du clapotis de la pluie qui, dehors, ne cessait pas.

Tu étais un peu contrariée de mon récent refus de rester sous la pluie (je le reconnais, c’était absurde, mais, sur le moment, j’ai eu un réflexe d’adulte en insistant pour que nous nous mettions à l’abri dans la cabane du jardin, tu comprendras plus tard, de ces réflexes qu’on se croit obligé d’avoir, bien plus tard, quand on a perdu de vue certains traits pourtant essentiels des situations, de ceux qui, à toi, ne t’échappent pas), alors, autant pour te distraire que pour te défâcher (un peu comme on défroisse une lettre, tu sais ?, ton humeur se froisse, se chiffonne, se crispe, alors il faut essayer, seulement essayer, et surtout sans en avoir l’air, de défroisser ton esprit, de le déplisser, comme un origami raté qu’on déferait délicatement, l’opération est délicate), sans trop te regarder, comme s’il m’était indifférent que tu me sois indifférente et un peu hostile, j’ai suivi du doigt, sur la fenêtre embuée, le contour végétal de cette forme imprécise.

Je pense que tu n’as pas été dupe. Mais tu t’es tout de suite levée, et, sans un mot, tu as montré que tu avais compris tout le sérieux du jeu. Je t’ai montré, alors, toute ma bonne volonté en dépliant pour toi un escabeau, un peu brinquebalant, qui me sert à tailler les rosiers, ou à les attacher à la treille, même si je ne sais vraiment pas le faire. Il s’agissait de rien moins que de transformer la surface de la fenêtre, qui donnait très imparfaitement à voir le monde à cause de la buée qui l’avait envahie, en un autre monde, minuscule, vertical, et très provisoire, qui durerait le temps de l’averse. Il était normal que je te vienne en aide, en tenant l’escabeau et en t’enserrant par la taille, pour m’assurer qu’aucune dégringolade n’interromprait ton geste. Comme tu as plus d’imagination que moi, et que ta liberté est plus intacte que la mienne (elle n’a pas commencé à s’effriter comme un vieux mur), tu as décidé de dessiner tout un ailleurs, surtout, sans dire un mot, c’était important, nous n’allions pas nous réconcilier si vite.

Tout cela s’est effacé, comme un rêve dans la lumière du jour. Un rayon de soleil était revenu. Nos pas nous ont portées ailleurs, à travers le dédale des flaques, et ton chagrin était passé. J’étais bien soulagée. Quelques jours plus tard, en repassant par là sans toi, je m’apercevrais tu avais collé sur la fenêtre une petite étoile, un de ces minuscules trésors qui traînent au fond de tes poches et dont j’ignore où tu les trouves.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , , | 4 Commentaires

Les Vases communicants – Échange avec Isabelle Pariente-Butterlin – Mars 2011

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants


Cours !

Même s’il manque le bruit de tes pas … tu sais, ce crissement si souvent entendu qu’il suffirait presque de fermer les yeux pour pouvoir le retrouver, dans les ressacs secrets de la vie intérieur, où s’est imprimé, presque photographiquement, le crissement de ta course sur le sable, qui, en direction de la mer, soulève de minuscules gerbes d’étoiles, alors qu’étonnamment, elle ne produit pas le même crissement tendre dans le sol, mais un bruit un peu désabusé et las, qui est celui des pas que tu emploies pour revenir, et auxquels tu imprimes une autre sonorité. Pour un peu, il suffirait de fermer les yeux pour le percevoir. Il y a des dissymétries surprenantes, parfois, dans ton monde, des dissymétries insoupçonnables, absolument improbables, et je te soupçonne d’y prendre un malin plaisir, de déjouer les centres et les axes de symétrie pour instaurer des rêveries plus profondes et plus lointaines que les miennes, qu’une forme classique comme l’enroulement infini d’un coquillage nacré et hérissé, aussi hérissé qu’il est nacré, est venue désabuser.

Alors pourquoi ce très léger crissement manque-t-il ? Comme il devrait suffire de fermer les yeux pour entendre le bruit de roulement des vagues, ressassements des vagues, et les milliers de coquilles, et les milliers de fragments de coquilles qu’elles soulèvent, à chaque instance d’elles revenue, les milliers de fragments de coquilles qu’elles soulèvent et qu’elles rabattent sur le sable du rivage, sur cette zone très particulière, toujours la même, qu’il faut traverser avant d’entrer dans l’eau et qui est si rugueuse sous les pieds nus, quand les beaux jours reviennent ? Cours ! Le vent souffle et emmêle tes cheveux, et il a ce souffle immense et froid, dans les beaux jours, qui ferait presque pleurer mes yeux, et qui rougit tes joues … alors pourquoi, à présent, dans ce recoin feutré où je me suis repliée, cette respiration profonde du monde n’est-elle pas perceptible ?

Cours … ne t’arrête pas, ne t’arrête pas de courir dans mon souvenir, viens prendre place au creux de l’hiver sur l’écran de mon ordinateur… pourquoi mes souvenirs sont-ils aussi lumineux dès que tu y passes et soulèvent-ils le voile du réel brumeux que l’hiver a fait tomber sur nous ?

Je regarde encore une fois cette image de toi… je voudrais tant, l’espace d’un instant, retrouver dans le déroulement de mes phrases, quelque chose de ta présence, et de la légèreté de ta course sur la surface du monde, et de cette chambre d’hôtel où j’écris, il n’y a rien qui ne s’oppose point par point à ce souvenir de toi. Les phrases s’enroulent et se déroulent, tournent autour de mes souvenirs, et de mon insomnie, et elles ne parviennent pas, en dépit de leurs circonvolutions, à dérouler ce mouvement ample des galaxies qui est celui-là même du soulèvement du sable sous tes pas, l’un après l’autre, l’un puis l’autre, elles ne parviennent pas à retrouver le bruit profond et doux que fait ta course, il n’y a rien, que le cliquetis de mon clavier, le cliquetis de mes doigts sur le clavier, la projection sur l’écran (la phrase avance, signe à signe, certes, elle avance, il est indéniable que la syntaxe imperturbable soutient toute chose de ce monde) de ma conscience de toi, la projection de ma conscience de moi te regardant, de moi te cherchant dans le souvenir de mes regards sur toi, tout cela est froid et glacé comme ce vent d’hiver que la fenêtre ancienne et disjointe ne parvient pas à arrêter.

Et pourquoi, alors, ta présence simplement évoquée réussit-elle cet enroulement du monde qui met toute chose à sa place, alors que les trésors froids de la rationalité ne font que les disposer en un ordre, silencieux et méprisant, qu’il est impossible d’habiter seulement ?

Texte de :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo  : Louise Imagine

Isabelle m’a fait l’immense plaisir d’accueillir sur son site ma participation à ces Vases Communicants.

Liste des autres participants aux Vases Communicants de mars 2011 :

Candice Nguyen et Christine Jeanney

Sam Dixneuf et Stéphane Bataillon

Juliette Mezenc et Christophe Grossi

François Bon et Guillaume Vissac

Michel Brosseau et Jean-Marc Undriener

Estelle Javid-Ogier et Jean Prod’hom

Anna Vittet et Joachim Séné

Cécile Portier et Christophe Sanchez

Clara Lamireau et Urbain trop urbain

Anita Navarette-Barbel et Arnaud Maïsetti

Morgan Riet et Murièle Modély

Nolwen Euzen et Benoit Vincent

Maryse Hache et Michèle Dujardin

Elise et Piero Cohen-Hadria

Anne Savelli et Franck Queyraud

Dominique Hasselmann et Dominique Autrou

Marlène Tissot et Vincent Motard-Avargues

Kouki Rossi et Brigitte Célérier

Publié dans VASES COMMUNICANTS | Tagué , , , , | 1 Commentaire

La croisée des marelles, XII

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XII

Cours !

Même s’il manque le bruit de tes pas … tu sais, ce crissement si souvent entendu qu’il suffirait presque de fermer les yeux pour pouvoir le retrouver, dans les ressacs secrets de la vie intérieur, où s’est imprimé, presque photographiquement, le crissement de ta course sur le sable, qui, en direction de la mer, soulève de minuscules gerbes d’étoiles, alors qu’étonnamment, elle ne produit pas le même crissement tendre dans le sol, mais un bruit un peu désabusé et las, qui est celui des pas que tu emploies pour revenir, et auxquels tu imprimes une autre sonorité. Pour un peu, il suffirait de fermer les yeux pour le percevoir. Il y a des dissymétries surprenantes, parfois, dans ton monde, des dissymétries insoupçonnables, absolument improbables, et je te soupçonne d’y prendre un malin plaisir, de déjouer les centres et les axes de symétrie pour instaurer des rêveries plus profondes et plus lointaines que les miennes, qu’une forme classique comme l’enroulement infini d’un coquillage nacré et hérissé, aussi hérissé qu’il est nacré, est venue désabuser.

Alors pourquoi ce très léger crissement manque-t-il ? Comme il devrait suffire de fermer les yeux pour entendre le bruit de roulement des vagues, ressassements des vagues, et les milliers de coquilles, et les milliers de fragments de coquilles qu’elles soulèvent, à chaque instance d’elles revenue, les milliers de fragments de coquilles qu’elles soulèvent et qu’elles rabattent sur le sable du rivage, sur cette zone très particulière, toujours la même, qu’il faut traverser avant d’entrer dans l’eau et qui est si rugueuse sous les pieds nus, quand les beaux jours reviennent ? Cours ! Le vent souffle et emmêle tes cheveux, et il a ce souffle immense et froid, dans les beaux jours, qui ferait presque pleurer mes yeux, et qui rougit tes joues … alors pourquoi, à présent, dans ce recoin feutré où je me suis repliée, cette respiration profonde du monde n’est-elle pas perceptible ?

Cours … ne t’arrête pas, ne t’arrête pas de courir dans mon souvenir, viens prendre place au creux de l’hiver sur l’écran de mon ordinateur… pourquoi mes souvenirs sont-ils aussi lumineux dès que tu y passes et soulèvent-ils le voile du réel brumeux que l’hiver a fait tomber sur nous ?

Je regarde encore une fois cette image de toi… je voudrais tant, l’espace d’un instant, retrouver dans le déroulement de mes phrases, quelque chose de ta présence, et de la légèreté de ta course sur la surface du monde, et de cette chambre d’hôtel où j’écris, il n’y a rien qui ne s’oppose point par point à ce souvenir de toi. Les phrases s’enroulent et se déroulent, tournent autour de mes souvenirs, et de mon insomnie, et elles ne parviennent pas, en dépit de leurs circonvolutions, à dérouler ce mouvement ample des galaxies qui est celui-là même du soulèvement du sable sous tes pas, l’un après l’autre, l’un puis l’autre, elles ne parviennent pas à retrouver le bruit profond et doux que fait ta course, il n’y a rien, que le cliquetis de mon clavier, le cliquetis de mes doigts sur le clavier, la projection sur l’écran (la phrase avance, signe à signe, certes, elle avance, il est indéniable que la syntaxe imperturbable soutient toute chose de ce monde) de ma conscience de toi, la projection de ma conscience de moi te regardant, de moi te cherchant dans le souvenir de mes regards sur toi, tout cela est froid et glacé comme ce vent d’hiver que la fenêtre ancienne et disjointe ne parvient pas à arrêter.

Et pourquoi, alors, ta présence simplement évoquée réussit-elle cet enroulement du monde qui met toute chose à sa place, alors que les trésors froids de la rationalité ne font que les disposer en un ordre, silencieux et méprisant, qu’il est impossible d’habiter seulement ?

Texte de :  Isabelle Pariente-Butterlin


Traces…

Nos pas sur le sable sec croisent ceux de tant d’autres. À droite, les empreintes lourdes de chaussures à crampons. Devant, la course aérienne d’un chien s’ébrouant follement. À gauche, les pattes frêles d’une mouette en quête de nourriture. Je ne me lasse pas de ces  étranges trajectoires, pistes entrelacées qui nous rapprochent insensiblement du rivage. De ton côté, tu cherches les coquillages, te baisses lorsque tu en trouves un à ton goût, le caches bien au creux de ta paume comme le plus précieux des objets… Concentrée, les sourcils froncés, tu t’adonnes entièrement à ta tâche, la quête n’est pas aisée, le choix s’avère délicat. Combien ton poing serré peut-il en contenir ? Quatre ? Cinq ? À peine… Vent frais contre ta joue rosée. Le duvet fin et doré de ta nuque se soulève avec grâce, hésitation entre ciel et épaules, immobilité furtive et miraculeuse, puis le scintillement reprend, vent et soleil jouent à te chatouiller.

Je reste un pas derrière toi. La courbe ronde de ta joue se dessine dans la lumière, battements de tes grands cils pour chasser le sable en suspension. Au loin, la musique du manège hachée par le vent… Au loin, les cris des enfants qui jouent au ballon… Au loin, les rires d’une bande d’adolescents venus déjeuner devant la mer… Tout d’un coup tu t’agenouilles, intriguée par un détail. Rien peut-être, une poussière, un miroitement particulier. Tes petits doigts cherchent, creusent et découvrent. Fièrement, tu brandis devant toi une minuscule coquille blanche, lisse, translucide. Un nacre délicieux, juvénile et irisé. Les mains pleines à présent, tu avances à pas pressés vers le rivage, tu cours presque, puis soudain, tu t’arrêtes, tes semelles dans l’eau. Un immense sourire sur le visage. Je voudrais te dire de reculer, que tes chaussures sont mouillées, que tu vas attraper froid et que ce n’est pas la bonne saison pour se baigner, mais les mots restent coincés au creux de ma gorge, certitude vibrante qu’ils seraient déplacés. Les vagues venant se briser sur tes chaussures, elles-mêmes, ne semblent pas te déranger. Tu te mets à parler, voix douce et chantante. Je ne comprends pas. Tu parles, sans que je ne puisse en percevoir le destinataire, tes mots s’enchainent, fluides en une envoûtante mélopée. Et peu importe s’il elle n’a aucun sens pour l’adulte que je suis, elle ne m’est pas adressée. Tes bras s’agitent un peu puis se calment, ta voix devient plus grave et apaisée… Avec une infinie délicatesse – une délicatesse que je ne croyais pas possible pour une enfant de ton âge – un à un, solennelle, tu jettes à la mer les merveilleux coquillages que tu avais si chèrement glanés.

Fascinée, retenant inconsciemment mon souffle, je te regarde faire, témoin privilégié de je ne sais quel rituel précieux effacé de ma mémoire, inondée par la beauté éblouissante de ce que tu accomplis.

Texte, photo, son  :  Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

La croisée des marelles, XIII

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XIII



Grincement. Car cela grince. Cela grince, fondamentalement. Je veux dire que je n’entends plus cela et que cette perception commence à prendre le pas sur toutes les autres, je ne comprends par quelle étrange métaphore je me retrouve, ou plutôt je suis perdue, parce qu’à présent je suis perdue, dans un monde grinçant, entièrement grinçant, résolument grinçant. Si la vie devient, d’elle-même, une métaphore, nous n’allons plus nous en sortir. Je ne vois plus comment nous en sortirions. La vie est grinçante, et voilà que, dans ce qui devrait être le grand silence de la montagne, je n’entends plus que cela, des grincements, comme si tout allait s’effondrer sur soi, comme si j’allais être précipitée (et quand je dis moi, ce n’est pas seulement moi, il s’agit bien de moi) dans ces abymes. La vie devient d’elle-même sa propre expression métaphorique, c’est totalement étouffant ! Nous devrions respirer, être au large, au grand air, il devrait y avoir un vent infini, ou au moins, comme disait Saint-John Perse, un très grand vent, “de très grands vents, sur toutes faces de ce monde”… et au lieu de cela, ce siège grince effroyablement et avance par à coup.

Et maintenant je ne sais plus du tout pourquoi je suis là, ni comment j’en suis arrivée là. Décidément il n’est facile de répondre à aucune de ces deux questions. Je ne sais pas pourquoi ma vie a dévié, au point que même la course de mes pas en soit déviée. Il doit y avoir une courbure de l’espace, à croire que Daumal avait raison. Que se passe-t-il ? Il y a quelque chose comme une monstruosité cosmologique, quelque chose comme un abject trou noir qui nous attire en lui jusqu’à nous défaire de toute notre matière ? Car il est indéniable que la matière se déforme, nous voilà assis, tous, les uns à côté des autres, nous qui sommes tous supposés être d’elles-mêmes des consciences, sur des sièges brinquebalants (le mot est inexact, ou alors c’est la vie qui l’est, oui, il est probable que la vie soit inexacte, c’est beaucoup moins drôle que ce mot ridicule ne pourrait le laisser prévoir) … les métaphores sont-elles inexactes ? Là, maintenant, je n’en sais plus rien, c’est brinquebalant et grinçant comme la vie, sauf que “brinquebalant” m’amuse et que brinquebalant ne m’amuse pas. Si tout est question de guillemets, on n’en sortira jamais.

Je ne suis pas sûre qu’on en sorte un jour ; de toutes façons il n’y a presque plus de lumière, je ne suis pas sûre que ce soit le jour, il n’y a que cette brume qui rend tout improbable et tout inexact, qui éteint toute parcelle de lumière, qui affaiblit tout, jusqu’à la dissolution, je n’ai aucun repère, au point où nous en sommes parvenus, mais vraiment plus aucun, je pensais que ce monde avait texture et épaisseur, et résistance à la dissolution, je m’étais convaincue de lui accorder un peu de confiance, j’ai dû me tromper, si on enlève un peu de brume, nous serons toujours noyés dans la brume, si on affaiblit un tant soit peu le souffle mordant de ce vent, nous serons toujours exposés plein nord à sa morsure féroce, je déteste ces métaphores, décidément, ma pensée n’est pas métaphorique mais je sens qu’elle s’engourdit peu à peu comme le bout de mes doigts, comme mes lèvres qui deviennent bien incapables d’articuler quoi que ce soit de compréhensible, rien ne changera, je déteste cet endroit, alors si on enlève un peu de ma conscience des choses, qu’adviendra-t-il de moi…? À croire que cela n’a aucune importance, là où je suis, balancée dans le vide, au dessus de rien que je ne vois plus… plus rien…

Je commence à croire que rien n’a d’importance… cela doit s’appeler le vertige. J’en ai assez que toute mon existence soit métaphorique. On a l’air de quoi, à s’éloigner ainsi, ballottés dans le rien, dans le vide, suspendus dans l’attente… on a l’air de quoi ?

Texte de :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son  :  Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , , | 1 Commentaire

La croisée des marelles, XIV

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XIV

Mains. Il y manque

parfois

pas toujours

la douceur du monde, toute la douceur du monde.

Dans la crispation, elles cherchent, ou dans une absence, une réticence, elles cherchent un appui. Une autre main. Les mains de l’enfant, encore porteuses de leurs fossettes, douceur de la chaire marquée en elle-même, traces visibles. Très visibles. Purement visibles.

Caresse, tu te souviens. Le dos de la main retournée, sur le visage en larmes de l’enfant qui se relève, remonte sur la joue rebondie et tiède, la main caresse la joue de l’enfant en pleurs, le dos de la main caresse le visage en pleurs, se charge des larmes, les caresse et  peu à peu les fait disparaître de la surface du monde.

Pour combien de temps encore ?

Peut-être, du moins est-ce une hypothèse qu’on peut former, si le manque de douceur à ce point traverse le monde, elles ne peuvent que rester à la surface. Elles se meuvent à la surface des choses. Entrent ainsi, par effraction, dans un réel hostile. Puis, à la suite, elles entraînent l’être tout entier. Intègre. Du moins, autant qu’il est possible aux hommes de l’être.

Elles signent l’être. Les veines, déjà, palpitent et se tendent, muscles, tendons se tendent de ce qu’elles feront. Elles se posent. Se serrent. Se reconnaissent. Les mains se serrent, puis une fois unies, se lâchent, se dessèchent, se défont.

Elles courent. Regarde. Mais regarde les donc. Regarde-les, peu à peu elles perdent leur douceur, elles deviennent fines et habiles, et délicates, ou alors robustes et solides mais de cela je ne sais rien, je ne sais pas quelle impression cela fait, quelle impression cela donne du monde, je ne connais très exactement que l’écartement des doigts sur le violon, en première position, en cinquième, on monte, on descend jamais la même, toujours écartement tacitement imprimé dans mes phalanges. Elles ne m’en ont jamais rien dit. Les mains sur la table deviennent des traces fugaces. Laissent autour d’elles comme une respiration, comme un souffle, une trace de toi sur une fenêtre en hiver, quand il fait si froid que ton souffle se matérialise.

Crispation, cela arrive. Souvenir de la crispation. Fatigue. Cela arrive.

Phalanges en feu. La pulpe des doigts, dans laquelle la corde s’est imprimée profondément, proteste. Cela arrive. Et brûle. Férocement.

Regarde. Sur la plume, sur le clavier. Regarde-les, elles courent. Réalisent, à l’aide de rien d’autre que de mystérieuses combinatoires de signes minuscules, la transcription de toutes les pensées qui nous soucient. Rien moins en elles, que l’union de l’âme et du corps. Elle est retrouvée ! L’union de l’âme et du corps retrouvée par les mouvements qu’elles connaissent par cœur.

Élan. De l’être dans le monde. Les mains retiennent l’élan, le lancent, le reçoivent. Contact de l’âme. Transcription pure de ce que nous sommes.

Texte et son de :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo :  Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | 8 Commentaires

Voyager ensemble – RER C – Atelier d’écriture du 2 avril 2011

Samedi 2 avril. Rendez-vous à 9h20 en gare RER  de la Bibliothèque François Mitterrand. Point de départ insolite pour un atelier d’écriture itinérant animé par François Bon. 1 h de voyage en RER C, de la gare Tolbiac à Versailles Chantiers, aller-retour. Le temps d’observer, s’imprégner puis  écrire, photographier, enregistrer et twitter. Le temps de lire et partager.

L’ensemble des informations concernant ce voyage mobile et immobile se retrouve ici.

Et pour ne rien rater de cette belle aventure, n’hésitez pas à aller lire/regarder/entendre : François Bon, Ce qui s’est réellement passé dans le RER C, Pierre Ménard , On vit quelque part, Anne Savelli, RER C , Christophe Grossi, Habiter le verbe partir, Nicolas Bleusher, Ligne C , Sylvie Tissot, Géolocalisation des tweets écrits lors du trajat dans le RER C, Maryse Hache, #RER C 1 samedi 2 avril

Vous pouvez retrouver ma galerie photo des 42 participants sur Flickr.

Voici également ma participation à cet atelier d’écriture, sous forme de diaporama sonore :

Belle balade  à vous !

Publié dans HISTOIRES BRÈVES | 2 Commentaires

La croisée des marelles, XV

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XV


Un instant. Je me repose. Attends un instant. Je viens… je viens ! Pas tout de suite. J’arrive, je sais, je n’ai pas oublié. Évidemment, je n’ai pas oublié, oui, je regarde, je regarde l’heure, je sais que nous sommes un peu en retard, mais ce n’est pas grave, non ? On va reprendre, on va repartir, je me relève, j’arrive, mais attends un instant, juste un instant, que je profite de rien, du moment.

Parfois rien suffit. Pas « un rien », un rien c’est quelque chose. Parfois, simplement rien, c’est suffisant. Je suis là. Rien ne bouge, rien ne se meut. Tu es sorti de la pièce, et pourtant je sais que tu es là, tout près. Je vais venir, te retrouver, de nouveau t’accompagner dans la course du jour. Mais là, je suis posée, en apesanteur, sur presque rien, l’impression du moment, le changement de rythme de la journée, autre chose, qui commence, autre chose qui finit, tu viens de rentrer, on va ressortir, entre les deux il y a presque rien, la limite entre les deux … une abstraction sur laquelle je me tiens et où je sens si bien la palpitation, le rythme du monde. Il faut ne pas bouger, ne pas tenter le moindre mouvement, rester, ainsi à la surface du monde, s’y sentir.

Quelque chose comme rien. Presque rien. La diffraction de la lumière. La poudre mystérieuse qui recouvre les ailes des papillons, qu’on dit si fragile. Il paraît qu’il suffit, sur elle, de passer ses doigts pour que les ailes soient détruites, pour qu’il lui soit, à tout jamais, impossible de voler. Penser à cela permet de se tenir, dans une certaine position du corps et de l’esprit, avec une certaine légèreté à la surface du monde, de tenter la légèreté. Je ne pèse pas. Je ne m’appuie sur rien. Je suis entre deux mondes, entre deux temps, entre deux espaces, on va sortir, j’arrive, pour l’instant, rien qu’un instant, je n’y suis plus, pour rien, pour personne, pour rien au monde.

J’essaie l’apesanteur. Même si ça n’a l’air de rien, c’est une opération délicate. Il pourrait suffire de déplacer la voyelle, de la faire passer de l’article au nom, de la repousser un peu plus loin dans la phrase, et une apostrophe se lève, prend son envol. Comme un froissement d’aile qui se déplie. Comme une aile froissée qui se déploie. Je me défais de la pesanteur. Je tente l’apesanteur.

J’arrive !

Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo  :  Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , | Laisser un commentaire

Blog à mille mains – Jeu d’écriture(s) n°6 – À vos stylos / claviers !

Un petit message pour vous signaler l’ouverture depuis quelques jours du 6e jeu d’écriture(s) du Blog à mille mains.

Le principe est simple : écrire un texte à partir d’une photographie, un dessin ou autre. Aucune contraire de style ou de forme.

Pour ce 6e jeu, c’est une de mes photographies qui a été choisie. Celle-ci :

Date limite de participation : 11 mai 2011

Je vous conseille d’aller lire plus précisément les consignes du jeu publiées sur le Blog à mille mains (comment procéder pour signaler votre article, comment faire si vous n’avez pas de blog vous-même) et vous souhaite à tous un excellent jeu d’écriture !

Voici déjà quelques participations :

- Christophe Sanchez

- Lizly

- Stéphane Bataillon

- Sushie San

- Val Le Nain

- Jegoun

- Dominique Darcy

- La machine à écrire

- Monsieur Normal

- Zette And The City : Agent d’entretien

- Elizabeth

- MHF : Salle d’attente

- El Camino

- Lily

- Pensez Bibi

- Isabelle : Histoire d’époque

- Soniaso : Paré à s’identifier

- Anne Laure : Choix

- Gabrielle  : Flash

- Photocrate : Des Pas Perdus

- Elisabeth L. C. : My lady en sous-sol

- Saravati : Photomaton

- Antoine Maine : Passer la nuit

- Ju : Si carrière m’était contée…

- Librelulle : Photo mature

- Colibri : Mina et le dernier métro

Je complèterai au fur et à mesure…

Publié dans COLLABORATIONS | 16 Commentaires

La croisée des marelles, XVI

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XVI


Une pluie. Comme une pluie. Comme une grâce. Tout se passe comme si le jour était gracieux. La lumière se souligne, se surligne d’un fin liseré mauve. Tout se passe soudain comme si le jour était léger.

Comme un jour de neige, au petit matin, la neige est encore intacte, personne ne l’a foulée salie écrasée et le silence qui plane dans l’air comme un parfum est délicieux et absolument inespéré. D’autant plus gracieux que sa grâce éphémère et fragile disparaitra bientôt sous les pneus encrassés des voitures dans un craquement crissement frottement et les pas de l’insomniaque sont seuls à l’apprécier dans ce que l’angoisse lui a permis de gagner sur l’angoisse.

L’image glisse, dans la fente du comme si, dans l’interstice à la faveur de ces mots entrouvert, l’image glisse, passe, image de Kafka rentrant chez lui, ombre fragile, sur la première neige d’automne. Et le crissement de ses pas dans la nuit de Prague. Solitaire.

En tête, un vers de Virgile que ses lèvres sans doute se murmurèrent. Que les miennes reprennent pour elles seules.

Comme un jour de neige. Ou son inverse. Capricieuse association des idées. Voltige heureuse. L’acrobatie est sans danger, les mots portent doucement, les phrases sourient. Même légèreté mais obtenue cette fois par une procédé alchimique tout inverse. Personne ne s’y retrouverait. Comme s’il avait à peine neigé, les pétales des arbres de Judée, ou bien des flamboyants, jonchent parsèment colorent le sol, myriades, constellations, pluie de pétales, soulignent les lignes de l’espace, colorent la ville grise.

Comme un dessin d’enfant heureux qui ne s’inquiète pas de la vraisemblance des couleurs de son bonheur.

Jonchée de parfum dans l’air du matin. Jonchée de couleur dans l’air transparent. Le regard sur le monde est une caresse. Le monde en retour offre une caresse au regard délavé. Il reconnaît ce mauve, qu’il identifie au très léger battement de son cœur déjà perçu, à maintes reprises, mais il l’avait presque oublié.


Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photos et son :  Louise Imagine


Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | 6 Commentaires

Les Vases communicants – Échange avec @KMS__

Joseph Arthur: Eyes on my back (Bruges, 14 décembre 2003)

C’est près de tout mais au milieu de nulle part. Zone industrielle péri-urbaine aux chimies inconnues et inquiétantes, noyées le soir de reflets lumineux aux lueurs irisées. Entre route et rail. Il n’y a pas de piétons. Ils y sont interdits.

Il a mis ses yeux là. Pas un hasard. Il n’y a jamais de hasard. Juste devant les rails de ces trains trop rapides. De ces gens pressés. Les voient-ils seulement? Il a mis ses yeux au milieu de nulle part. Pas au milieu de rien. Au milieu de nulle part.

La journée, ils se fondent parfois presque totalement dans le gris de l’industrie derrière, dans les fumées. Le soir, les yeux brillent d’un éclat frappant. Fixant les voitures indifférentes, ou le trait lumineux du train découpant la nuit comme un laser.

Ils sont écarquillés, secs de larmes, que même la pluie ne vient adoucir. Ecarquillés jour et nuit de peur de rater on ne sait quel hypothétique retour. Sacrifiant au culte du rail ou de la route.
Ou simplement figés, comme en statue de sel. De s’être retourné trop tôt. Comme un enfant, un héros ou un poète aurait dit Cocteau.

I wish I had
Open eyes
On my back
So I could see
My life
Going past

Texte et photo de : KMS

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

KMS m’a fait l’immense plaisir d’accueillir sur son site ma participation à ces Vases Communicants de mai 2011.

Vous pouvez retrouver ici, les autres participants de ce mois-ci :

G@rp http://lasuitesouspeu.net/ et Franck Thomas http://www.frth.fr/

Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Jérôme Wurtz http://fermeturefilm.blogspot.com/

Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/ et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion….net/spip.php?rubrique1

Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com/ et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Christopher Selac http://christopherselac.livreaucentre.fr/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Isabelle Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et conte de Suzanne http://valetudinaire.net/

Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et Dominique Hasselmann http://dh68.wordpress.com/

Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/ et Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com/

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/

Morgan Riet http://cheminsbattus.wordpress.com/ et Marlène Tissot http://monnuage.free.fr/

Michèle Dujardin http://abadon.fr/ et Jacues Bon http://cafcom.free.fr/

Murièle Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/ et Vincent Motard-Avargues http://jedelego.free.fr/plus.html

Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Sandra Hinège http://ruelles.wordpress.com/

Mariane Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Michel Sarnikov http://la.mauvaise.herbe.over-blog.com/

Sarah Cillaire http://www.seriescillaire.com/ et Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip/

Christine Jeanney http://www.christinejeanney.fr/ et Jeanne http://babelibellus.free.fr/

KtyZen http://ktyzen.posterous.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/

Martine Rieffel http://lireaujardin.canalblog.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/

Publié dans VASES COMMUNICANTS | Tagué , | 8 Commentaires

La croisée des marelles, XVII

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XVII

Le sol est très indifférent et indifféremment, je veux dire : avec une indifférence affichée, revendiquée, il attend les pas des clients, les premiers qui ne manqueront pas de venir. Ils ne peuvent pas manquer de venir dans ce monde colorisé, chatoyant, vers lequel spontanément la main se tendrait. Je ne sais pas où ils sont, je ne les vois pas, ils sont sortis, ils ont disparu du cadre, d’ailleurs, les vendeurs aussi, ou les vendeuses, les clientes, où sont-elles ? Pourquoi ne sont-elles pas dans ce monde fait pour elles, conçu pour elles, qui appellent leurs pas, leurs paroles, leurs attentes, leurs désirs, à l’infini, dans la démultiplication des possibles, demandez-moi ce que vous voulez Madame, dîtes-moi, que vous faut-il ?

Monde féminin, pensé comme tel, rangement, courses, panières, paniers, entassements, empilements, l’intérieur, l’ordre, l’empilement, tenir, avoir, garder son intérieur, et que ce soit joli, être une ménagère, une bonne ménagère, une ménagère de moins de cinquante ans (que devient-on le jour de son cinquantième anniversaire ? on sort des statistiques, certes, mais on sort aussi du monde, on est éjecté, on ne compte plus, on disparaît ? j’attends cela avec impatience, et je crains d’être déçue comme par tous les mystères que j’ai voulu percer un jour… ils résistent mal, ces mystères de pacotille, comme ces paniers de paille tressé ne tiendront pas très longtemps, les couleurs vont faner, pour l’instant, c’est joli, ça ne le restera pas longtemps, évidemment, je sais, j’ai l’habitude).

Mon dieu, je déteste ce mot, mais il faut l’avouer, c’est joli. Oui, c’est joli.

Pour un peu, je sentirais la colère poindre en moi. Car c’est bien un monde féminin, pensé comme tel, affiché tel.  Les panières colorées, les entassements de couleurs, de rayures, de couleurs, de formes de paniers, on ne vise pas l’utile, ni l’utilitaire, ni même le nécessaire, on n’ira pas à l’essentiel, on choisira des ornements, du maquillage, des fards, il faut des couleurs pour se faire jolie, dessiner son regard, souligner sa taille, orner ses ongles, et des couleurs, boucles d’oreilles, colliers, paillettes, pacotilles, comme pour faire le marché, c’est bien connu, pour faire le marché, ou pour empiler des fruits dans une coupe, il faut des décorations, des fleurs, des motifs, des rayures. C’est absurde.

J’ai envie que tout cela s’effondre, ça ferait un joli désordre, tiens !

Il faudrait au moins un effondrement pour me faire rire, il faudrait que tout cela s’effondre, quand nous prendrons le petit panier violet, tout en bas de la pile, pour le confier aux mains tendues de l’enfant minuscule, pour qu’il y mette des framboises, dans le jardin, cueillies écrasées écrabouillées de sa main maladroite, et qu’il les rapporte dans la cuisine ouverte sur le monde, il faut des couleurs, des rayures, des bigarrures, sans quoi son visage minuscule va se rembrunir, se crisper autour d’une déception grandissante, et assurément, il ne voudra pas. Alors le monde se penche sur l’enfant, minuscule et exigeant, fournit des formes, des couleurs, des nuances, des sacs, des panières, et je ne sais pas pourquoi, mais avec ce monde, je me sens capable de me réconcilier.

Surtout quand toute la pile s’effondre.

Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son :  Louise Imagine


Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , | 2 Commentaires

La croisée des marelles, XVIII

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XVIII

À Jean-Yves…

Immense.

Simplement, il est immense. Je sens, instinctivement, sans me poser de questions, sans murmurer la moindre question, rien ne vient troubler cette intuition, que je peux lui confier toute ma fatigue et tous les chagrins que je ne sais pas où déposer. Je le sens, tacitement, implicitement, il ne faudrait pas que mettre des mots sur cette impression la recouvre de poussières, la traverse d’échos qui ne sont pas les siens, la trouble, comme se trouble parfois l’eau des étangs, ou le monde, dans mon regard.

Trouble.

Il faudrait que j’attende qu’il n’y ait personne. Attendre d’être seule, c’est ce que je fais le mieux. Finalement la présence des êtres a-t-elle un autre effet que de troubler les pensées et les rêves, que de troubler la note du moment, que de me détourner de moi ? Les premières moqueries furent cruelles et je m’en garde, comme de la vague coupante.

Il faudrait que j’attende, pour prendre cet arbre immense dans mes bras, que j’attende qu’elle soit partie, qu’elle ne soit plus rien qu’une silhouette, pour entourer ce que je pourrai de lui, le peu de la circonférence de ce tronc que mes bras qui seront trop courts, trop limités pour en faire le tour, évidemment, toutefois, pourront embrasser : il est immense. Je l’embrasserai.

Je monterai sur ses racines entrelacées, je m’approcherai de lui, autant qu’il est possible de m’approcher de cet être, autant qu’il est aussi de s’approcher d’un être, je sentirai contre moi l’écorce rugueuse, des morceaux s’en détacheront, tomberont dans mon cou, s’accrocheront par endroits à l’étoffe de ma robe, et ce soir, j’en retrouverai encore dans mes cheveux. Il faudrait que j’attende qu’elle soit partie, si ça se trouve, elle va passer des heures ici, si j’attends qu’elle parte, je peux attendre longtemps, je ne pourrai jamais, c’est tout de même absurde d’avoir envie de prendre un arbre dans ses bras, et de ne pas le faire parce que quelqu’un, quelque part, lit sur un banc, dans une ville minuscule et oubliée.

Ce serait absurde, vraiment, de ne pas approcher (je m’approche), de ne pas marcher précautionneusement sur ses racines (mes pieds sont nus), vraiment absurde, de ne pas enserrer son tronc (il est immense et rugueux, et je suis noyée en lui, collée à lui). Même s’il ne fait aucun bruit, ainsi contre lui, absorbée en lui, il me semble que j’entends la sève qui monte vers sa frondaison, je ne la vois plus, je ne vois que les irrégularités de son écorce, elles me suffisent, ma joue contre elles, sans autre attente, sans avoir à le demander, reçoit sa caresse.

Je l’embrasse, autant qu’il est possible d’embrasser un être. Je suis noyée en lui, soulevée par lui, mes pieds, posés sur le sol, qui épousent les arrondis de ses racines, se laissent soulever par lui sur toute la hauteur de sa frondaison (je suis contre son tronc, et sous mes pieds il y a la frondaison mystérieuse et muette, la même qui, opulente et traversée du souffle du vent, se balance au-dessus de ma tête). Et un instant, il me semble porter les sandales ailées d’Hermès. Un instant, il me semble embrasser Hermès.

Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son :  Louise Imagine


Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | Laisser un commentaire

La croisée des marelles, XX

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XX

Juste cela. C’est tout. Je me souviens. Saturation des images. À hauteur de mon visage. Je me souviens. Les souvenirs reviennent. Par bribes. Légères. Comme les rubans d’un cerf-volant dans un ciel d’été. À la hauteur du visage. Quand le visage voit le monde au ras des épis de blé qui se balancent sous le ciel d’été. Des joues en feu dans la caresse de l’été. Attends. Laisse les souvenirs remonter. Ils vont revenir. Ils ne sont pas perdus. Ils sont là, qui ne demandent qu’à revenir. Ils sont là, je le sais.

Saturation des impressions. Pourquoi à présent me semble-t-il dériver dans le vide ? Je ne comprends pas comment, de cette plénitude des impressions, des sensations (se mêlaient, dans les premiers tournoiements d’un vertige tourbillonnant, l’odeur de l’herbe fraîche et tendre, la caresse du vent, la fatigue et la chaleur de la course, et la saturation des sons, le vent, les feuillages, qui se balancent, qui s’entremêlent, tu te souviens ?), j’ai pu peu à peu chuter et trébucher et tomber et m’abîmer dans le silence.

Souvenirs, en nous, si lointains. Nous les avons tous, en partage, ces souvenirs de courses de gamins, que nous avons été. Que nous ne sommes plus. Que nous sommes toujours. Que toujours nous serons. Mais pourquoi : devenus si tristes ? Depuis combien de temps n’avais-je pas pensé à cela, l’herbe dans laquelle se cacher, les champs, épis qui penchent, se redressent, oscillent, l’herbe dans laquelle se rouler, dans laquelle abriter ses rêveries d’enfant (et les nuages défilaient, je m’en souviens, je m’en souviens des nuages lourds, qui annonçaient les orages, la fin des jeux, les mères appelaient et les gamins revenaient en courant, de toutes parts ), et déjà, dans ces rêveries, quelque chose me disait, dans le murmure du monde, dans le passage des ombres, les résonances des échos dans les lointains  de la conscience, que ce monde n’était pas pour moi,

ou que je n’étais pas faite pour lui. Pourquoi sommes-nous devenus si tristes ?

Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photos  :  Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

La croisée des marelles, XIX

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XIX


Hauteur d’enfant. Le monde à hauteur d’enfant. Vagues, l’eau presque immobile. Espaces de liberté immenses (immense est encore trop petit : infini) qui s’ouvrent dans un objet, infime, fragment ramassé dans un monde fragmentaire, puis serré dans la main, un coquillage, quelque chose comme un trésor marin, là, dans la main douce et serrée, crispée. Vagues minuscules.

Non. Cela encore, c’est regard d’adulte. Recommencer. Se dépouiller. Calmement. Des strates de l’inutile. De tout cet inutile. Accumulé. Surimpositions. Les unes sur les autres. Les unes après les autres. Strates couches (parallèles) de béton, les unes sur les autres. On étouffe, à l’âge adulte ? Non ? On a étouffé l’enfant qu’on a été. Sous les strates. Les réitérations. Les amoncellements. De gravats. De destruction. De cendres. On souffre. On étouffe. On s’étouffe. Calmement. Lentement. Pas étonnant que ça finisse comme ça.

Hauteur d’enfant. Le monde à hauteur d’enfant. Impressions. Palpitations. La vie en ouverture sur le monde. Comme les vagues … Le regard en étonnement. Un coquillage entier dans lequel on cherchera la vie mystérieuse et obstinée. Apprendre (le monde). Absorber (le monde). Absorber toutes les impressions. Cette exaspération du sable entre les doigts. Et toutes les caresses du vent et de la mer.  Absorber au-delà de toute journée épuisante immense démesurée les rêves infinis de la mer est épuisant et immense.

Cela, c’est moins regard d’adulte. On avance. Étriqué étroit étouffant à force d’étouffer épuisé élimé comme une trame déteinte, éteint. Extinction : la palpitation de la vie. On prendra le temps qu’il faut.  Ça prendra le temps que ça prendra. Mais ça finira par marcher. On finit par éteindre la palpitation de la vie. Peu à peu. Palpitation. Contre palpitation. On arrive à tout arrêter.  Même les élans de l’enfance. En nous. Mur invisible contre lequel se brisent les élans. Construit pour cela (briser les élans).

L’enfant l’ignore. Absorbe le monde. Se grise. S’enveloppe du crépuscule et du jour finissant. Se drape déjà des rêves à venir de la nuit qui noieront peu à peu son regard. L’enfant ignorant et gracieux, ignorant tout de sa grâce, sous cette condition stricte (après, peu à peu, la grâce se perd) avance sur la plage, de ses pas minuscules, et hésitant, photographie la mer avec la ferveur infinie de son être.

Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son :  Louise Imagine




Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

Les vases communicants juin 2011 – Échange avec Isabelle Pariente-Butterlin / @AEdificavit

La dernière fois que je l’ai entendu, je n’ai pas dû y faire attention, on fait attention aux premières fois, à toutes les premières fois, on les attend en tremblant, en espérant, mais les dernières fois, les dernières fois on ne les sait pas, on ne les connaît pas, on ne les pleure pas, on ne sait rien, on traverse les choses, inconscients, inconscients de soi, de tout, la dernière fois qu’on serre sa main, la dernière fois qu’on prend sa main, on n’en sait rien, on devrait la retenir, la réchauffer, la reprendre, mais non, on n’en sait rien. On fait encore une fois comme si de rien n’était. Comme si de rien n’était, on se glisse, sans même gémir, dans le néant de soi.

Je ferme les yeux et je l’entends, ce bruit, ce bruit de cours d’école, quand l’ai-je entendu pour la dernière fois ? Je n’en sais rien, je l’entends, je me souviens, des joues en feu, des disputes, des bousculades, je m’en souviens bien, les cheveux tirés des filles qui m’agaçaient, les bonbons échangés loin des adultes, les secrets chuchotés, les racines des grands arbres, les feuillages, immenses, frissonnants au dessus de nous, ponctuant le ciel, calmes et les nuages qui passaient, ombres fluides dans les regards transparents.

Je ferme les yeux. Ai-je seulement eu un pincement au cœur la dernière fois que je l’ai entendu ? Je partais. L’avenir était ailleurs, loin, neuf, ouvert, du moins, le paraissait, avait des goûts étranges et attirants, je n’en ai rien su. Rien. Et puis un soir, dans un aéroport, c’est ce bruit là qui me parvient, sur mon iPhone, envoyé par l’enfance, envoyé de l’enfance, venu d’elle, toute entière. Intacte. Sans que je m’y attende. Choc en plein cœur chuchoté dans le secret à mon oreille.

Je me souviens des tabliers qui recouvraient nos robes, des chaussettes dégringolantes, des écorchures au genou, les passagers embarquent, je vais peut-être devoir partir, sans avoir tout convoqué, tout invoqué de la douceur de mon enfance, sans en avoir eu le temps, je ne savais même pas que je l’avais quittée, et un jour elle était finie, lentement, on a sombré, elle et moi, on s’est quittés. J’ai oublié où je vais, je crois, je ne sais plus le lieu de ma correspondance, ici ou ailleurs, qu’est-ce que ça change ? Les grands arbres de la cour ne sont plus. Je me souviens encore, des barrettes dans les cheveux bouclés, des tartines emportées sur le chemin de l’école, les doigts un peu poisseux qui sont délicieux même loin dans la matinée, je me souviens des marrons lisses et des jeux interminables auxquels ils suffisaient amplement, immensément, infiniment. Et de tout cet infini là.

Maintenant que le temps passant est en train de me faire perdre ma substance, il reste au moins ce son contre mon oreille, et les larmes qui coulent. C’est tout ce qu’il reste de cet autrefois.

Texte  :  Isabelle Pariente-Butterlin

Son :  Louise Imagine

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

Isabelle Pariente-Butterlin m’a fait l’immense plaisir d’accueillir sur son site ma participation à ces Vases Communicants de juin 2011.

Et pour ne rien manquer de ces beaux échanges ce mois-ci :

Nicolas Bleusher  et Christopher Selac
Martine Sonnet  et Urbain trop urbain
Anita Navarrete-Berbel  et Brigitte Célérier
Céline Renoux  et Christophe Sanchez
Franck Thomas  et Guillaume Vissac
Cécile Portier  et Pierre Ménard
Franck Queyraud  et Loran Bart
Anne Savelli  et François Bon
Carine Perals-Pujol et Joachim Séné
Maryse Hache  et Laurence Skivée
Chez Jeanne et Xavier Fisselier
Le roi des éditeurs  et Nicolas Ancion
Kouki Rossi  et Jean Prod’hom
Michel Brosseau  et Jacques Bon
Christine Jeanney  et Christophe Grossi
Caroline Gérard  et Juliette Mezenc
Ghislaine Balland  et Dominique Hasselmann
Piero Cohen-Hadria  et Conte de Suzanne

Publié dans COLLABORATIONS, VASES COMMUNICANTS | 1 Commentaire

La croisée des marelles, XXI

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XXI

1/ Tu vois les lignes ? Les parallèles ? Tu as vu ?, tu as vu comme elles font semblant de se rejoindre. Pour un peu, on croirait qu’elles se referment, qu’il n’y a pas d’horizon, que ça ne passera jamais. Pour un peu, on y croirait.

Mais moi je n’y crois pas. Ce monde est n’importe quoi. Il te fait croire que tu es enfermé, il veut te faire croire, contre toute certitude mathématique, j’ai les Éléments d’Euclide en main, je les ai lus, je les connais, si ça ne suffit pas, il veut faire croire, faire accroire, faire penser, que les parallèles se rejoignent. C’est n’importe quoi. J’en ai assez de ces impostures.

Alors les conséquences on les devine. Si les parallèles effectivement se rejoignent, il n’y a rien d’autre à faire qu’étouffer, se recroqueviller, se replier lentement, replier ses jambes, les remonter contre soi, replier, refermer ses bras en position fœtale pour pleurer dans un coin, par terre, à même le sol, s’il ne tremble pas, si on peut se confier à lui, s’il y a encore quelque chose au monde en quoi on puisse avoir confiance, mais quoi ? En quoi avoir confiance ? C’est la question, je n’ai toujours pas trouvé. Pour un peu, il te ferait croire sans vergogne que c’est ça qui t’attend, que c’est ton avenir, tout tracé, tu vois ?, tout est fermé, allonge toi et pleure, attends que ça passe, ça passera, de toute façon il n’y a pas d’espoir il n’y a aucun espoir. Replie toi dans un coin de ce monde qui n’est pas fait pour toi et pleure.

2/ Regarde. Ce n’est pas exactement ça. Regarde. Ouvre les yeux. Si tu ouvres les yeux, ça donnerait ça, ça donnerait ça, si tu ouvrais les yeux, regarde, simplement regarde. Tu es dans un cauchemar mathématique. Mais ce n’est pas que cela. Regarde la blondeur des herbes folles. Regarde. Seulement cela, rien que cela : la blondeur des herbes folles. Elles ont le même éclat que les cheveux de cette enfant. Cette toute petite fille. Tu tiens sa main. Sa main dans la mienne. Regarde les herbes folles. Elles sont blondes et dorées. Elles sentent l’été et la légèreté et la vie.

Sors de là. Sors de ta nuit mathématique. Si tu t’enfonces encore un peu plus loin en elle, on va te perdre dans un fractal, on ne te retrouvera pas dans ses méandres compliqués. Tu pars trop loin, trop vite, je ne te suis pas. Tu sais, moi, les fractals, je ne sais pas les construire, je ne les ai pas en tête. C’est trop compliqué. Regarde. Les herbes que le vent caresse. Les nuages qui ne sont rien, que des promesses de chaleur dans le jour infini.

La main ronde et imprécise, ronde et enfantine, imprécise et tendre, se tend, c’est vers moi qu’elle se tend, elle me tend un petit bouquet maladroit d’herbes blondes, graminées fragiles et inutiles, elle est là, devant moi, moi perdue dans ma nuit transpercée transperçante, je n’ai rien à faire, je la prends dans la mienne, et elle me ramène très doucement dans l’épaisseur accueillante du monde.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | 1 Commentaire

Fermer les yeux…

Fermer les yeux…
Quelques instants à peine,
Et ne plus voir que rêves et poésie…

Rêves et poésie…

Parce que tu crois peut-être que je ne la vois pas assez la douleur ?
Malades blêmes, cancers, tumeurs, peaux craquelées, veines malmenées, chairs ouvertes, refermées, tuméfiées…
Parce que tu crois peut-être que je ne les « regarde » pas ces gens qui défilent devant moi ?
Enfants à peine nés que déjà auscultés, plongées profondes en services hospitaliers, pronostic vital engagé.
Fin de vie, moitié mourants, visages stigmatisés bouches ouvertes, râles et crépitements, corps figés, recroquevillés, membres trop durs que l’on ne peut plus déplier…
Et dans ces mains que je pose sur eux, dans ces peaux que je touche et ces mots que j’écoute, tu crois que je ne comprends que je n’entends pas, au-delà même de ce qui se prononce, les peines les rages les colères et les rancœurs les regrets que rien n’effacera, l’amour que l’on n’a pas suffisamment donné…
Parce que tu crois que je ne la perçois pas là, violente, vibrante, cette solitude que quelques minutes passées en leur compagnie n’arrivent même pas à entamer.

Ainsi c’est ainsi, et malgré tout il faut continuer, aider, soigner, comprendre, épauler, rire, plaisanter, encourager, secouer, sermonner, menacer, expliquer, dire la vérité…
Ainsi c’est ainsi, et malgré tout par-dessus tout, il faut savoir écouter.

Alors oui, laisse-les moi ces rêves…  J’en tirerai le fils avec avidité. Chaque fois que mes yeux seront fermés…
J’en tirerai le fils jusqu’à ce qu’il s’effrite…

 

Publié dans LIFE... | 1 Commentaire

La croisée des marelles, XXII

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

La croisée des marelles, XXII

C’est un lieu où personne, jamais ne va. Je ne comprends pas comment ces lieux là existent dans le monde. Des lieux du monde sans raison. Ils se trouvent consacrés, par je ne sais quelle décision, quel découpage administratif, à n’être plus désormais que des endroits où personne ne va, où personne ne pourrait raisonnablement s’imaginer avoir de raison d’aller. Parfois ce sont de fines bandes d’espace étroitement tenues entre deux lieux, étroitement closes, elles deviennent un entre-deux, presque rien, une erreur dans le découpage de l’espace, quelque chose comme un lieu maladroit et gauche, mal inventé et repoussé sur les marges du monde.

L’enfance se passe à courir dans des champs, à dégringoler des pentes en riant, à rêver face à la mer, à trébucher dans l’herbe fraichement coupée. Et puis vient un moment, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment, où ces lieux là se mettent à exister. Est-ce qu’on commence à les regarder ou est-ce qu’ils commencent à nous enserrer, nous border, nous limiter ? Les lieux où personne ne va. Peut-être une fois par an, ou deux, à la belle saison, deux cantonniers dont les silhouettes lourdes seront habillées de fluorescences synthétiques, grimperont-ils là péniblement et entreprendront-ils une fois pour toutes, du moins dans l’année, de couper les herbes folles et les graminées légères, d’arracher les ronces qui dans leur fureur tenteront de se retenir à eux et lacéreront tout ce qui passerait à leur portée, d’entasser ce qu’alors on appellera déchets végétaux et qui l’instant d’avant se courbait encore au vent tiède, regorgeant de vies minuscules, dans des camionnettes déglinguées et de les faire disparaitre de la surface du monde d’une manière qui soit écologiquement acceptable …

C’est un lieu où, à part eux, personne ne va jamais. Et même quand ils y vont, le jour où, par hasard ils y vont, garent leur camionnette devant, et où je les croise là, leur présence ne parvient pas à en faire à mes yeux un lieu où reposer son corps, déposer des éclats de son existence, laisser quelques paroles s’y croiser, s’y entrecroiser, s’y mêler, s’y emmêler, y porter quelques moments de son temps, celui qu’on déploie dans les espaces du monde. Cela ne change rien. Il reste un lieu où personne ne va, même si l’odeur d’herbe coupée a toujours  le parfum des crépuscules de l’enfance.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo et son : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | Laisser un commentaire

La croisée des marelles, XXIII

Pour le moment, c’est une légère sensation de vertige. Presque rien et pourtant. Cela suffirait presque, pourtant, à susciter ce léger trouble du vertige. Un tremblement, rien que cela, un léger tremblement du regard au dessus de l’espace immobile. Parce que cet espace est immobile, je ne me trompe pas ? Vertige au bord du vide. Rien ne bouge dans ce décor immobile d’un monde Néanmoins, un vertige. Presque rien mais déjà, la possibilité d’un point de basculement. On ne s’y attendait pas. Pas vraiment. Pas du tout. En fait, on ne s’y attendait pas du tout. Le vide s’étend, se répand, se répandrait plus encore s’il pouvait, vide étendu, liquide, liquidité du vide qui se répand dans l’espace pourtant imperturbable. Je ne comprends pas. Extension immobile. On ne peut que faire cela, je ne vois pas comment faire autrement bien que le mouvement immobile soit troublant, mouvement et immobilité, mouvance alors que tout est en équilibre, mouvance, pourtant l’horizontale parallèle paraissait immobile et je ne comprends pas comment immobile, elle peut à ce point basculer dans un vertige de l’espace horizontal.

C’est une légère sensation de vertige, qui n’aurait pas être, et bien qu’elle n’aurait pas dû être, la voilà devenue intense, indifférente à l’inexistence qui aurait dû, toute entière, l’avaler,  au bord de l’espace horizontal, cela commence à déstabiliser. À ce point-là de basculement au bord des lignes et des parallèles, cela commence à déstabiliser. Horizontal et rectiligne, ce vide est incompréhensible. Vide spatial de l’étendue, horizontale et rectiligne, sur laquelle basculer, trébucher, on en était au bord, palpitation du cœur dans les tempes, les veines, bourdonnement, palpitations, au bord de trébucher sur une cadence régulière, de plus en plus, distincte, de plus en plus, une cadence, quelque chose, en cadence, frappe le silence du monde ou le silence intérieur et le vent n’est plus seul à se faire entendre. Cadence. Parfaitement. Régulière. Cadence. Qu’on sent. Qu’on sait. Indifférente. Résolument. Résolument indifférente, aux aléas aux vertiges, indifférente, résolument, aux troubles aux incidences. Cadence. La cadence du mouvement est plus immobile et plus indifférente encore que l’espace. Avancée. Indifférente. Plus horizontale encore que toutes les horizontales du regard.

Hypnose. Cela vient vite. Presque immédiatement. Hypnose. Ils passent. Cadence des rames, qui résonnent dans les tympans, dans le vide intérieure, glissement, il est possible, sur ce monde, de glisser son indifférence sans laisser rien de soi qui accroche se déchire se lacère. Pourtant les lacérations sont nombreuses, les vertiges aspirent, les immobilités indifférentes lacèrent. Hypnose. De leur indifférence. Glissement de leur cadence à la surface presque indifférente de l’eau horizontale. Approcher. Encore. Ils approchent. Hypnose. De leur cadence indifférente. Rien ne les empêche. Rien. Ne les retient. Ils approchent et lorsqu’ils sont au sommet de la courbe, à ma hauteur, sommet de la courbe de bruit de la cadence, fréquence inchangée cela va de soi,  cadence inchangée, ils commencent, non, ils s’éloignent. Déjà en approchant ils s’éloignaient et la cadence indifférente s’éloigne, fréquence inchangée. Mais ils n’ont pas cessé de s’éloigner, même quand ils approchaient, ils s’éloignaient. Ils ne se sont jamais approchés. Même quand ils approchaient.

Je ne suis même pas un point de l’espace dans ce vide.  Et le monde revient à son horizontalité indifférente. Vertige (de la solitude). Même quand ils approchaient, ils n’approchaient pas. Ils s’éloignaient.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

La croisée des marelles, XXIV

Intérieur/extérieur ? Je ne sais pas. C’est indécidable. J’ai essayé d’entrer. Non : en fait, je cherchais un endroit où déposer mes rêves usés et la fatigue qui va avec (et quel vent il y avait ce jour-là, un vent immense et chaud, de cette sorte de vents qui rendent fous, rien de spectaculaire, on ne se méfie pas mais ces après-midis là on en vient à faire, on finit par fautent, enfin, je ne sais pas comment, on en arrive à faire ce qu’on n’aurait pas fait, si ce fichu n’avait pas soufflé de la sorte).

Intérieur/extérieur. Alors tout le monde le sait, tout le monde sait comme le regard parfois est indiscret, c’est comme ça, on n’y peut rien. Parfois, il faut bien reconnaitre qu’il a des circonstances atténuantes, Monsieur le Juge, enfin, votre Honneur, je veux dire, Monsieur le Juge. J’ai jamais pu me souvenir, pourtant, dans les séries que je regarde, ils disent C’est pas pour vous flatter, c’est pas pour me vanter, mais ce satané vent … Et puis ça faisait des jours que je n’avais parlé à personne. Je revenais de loin. Sans en avoir l’air. Il n’est pas nécessaire de se couvrir le visage de cendre, il n’est pas nécessaire de lacérer son Jean ou de se piquer les avant-bras, en descendant vers les mains jusqu’à ne plus avoir de veine disponible pour revenir de loin. Accordez-le moi, tout de même, qu’on peut revenir de loin sans en avoir l’air !

Non je ne me fâche pas. Mais intérieur/extérieur moi, je ne comprenais rien alors je ne sais plus exactement ce que j’ai fait. Comment voulez-vous que ce soit clair encore dans mon esprit ? Les pochoirs n’avaient pas l’air d’avoir été faits par des gamins, ça aussi, c’était un leurre mais je ne me suis pas laissé prendre, on ne me la fait pas à moi. Les gamins, je les connais, ils m’empêchent de dormir par la stridence de leurs cris quand je veux dormir, tous les jours, tout le temps, je sais les reconnaître quand ils passent pas loin. Ce n’est pas parce qu’il y avait un clown que j’allais conclure pour autant que les choses étaient claires. Et puis, par la même fenêtre un clown grimaçant son rictus voulait vous faire croire qu’il était à l’intérieur alors que très clairement la fenêtre donnait sur l’extérieur puisque la rue je déteste cette rue s’y reflétait mais j’étais où moi, alors ? Intérieur extérieur tourbillonnants.
C’est à perdre pieds non ? Pas vous, votre … Monsieur le Juge ?

Si ça ça ne me fait pas des circonstances très atténuantes, c’est à n’y rien comprendre.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo : Louise Imagine

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | 1 Commentaire

La croisée des marelles, XXV

Contraste. Je tente de les revoir. Je tente de les conserver. Fermer les yeux. Fermer les yeux pour les saisir. Ne pas se laisser distraire. Ne pas passer d’une vision à une autre comme dans un kaléidoscope qui n’en finirait pas, ne se stabiliserait jamais, ne cesserait jamais de tourner. Comme le monde tourne. Ne pas laisser filer cette image ne pas la laisser passer immobiliser tout ce qui autour pourrait être une distraction un divertissement … Ne pas, pour une fois, ne pas se laisser distraire.

Contraste. S’en tenir à cela. Commencer par mémoriser (pour plus tard, je ne sais pas pourquoi, pour l’hiver, pour quand il fera froid, pour quand je serai seule, pour quand j’irai loin, pour quand je ne voudrai pas aller là où j’irai, pour tous les pas à contresens à contrecœur, pour quand je voudrais aller là où je n’irai pas. Un pas de côté. Encore une fois. C’est bien cela qu’on appelle une valse mélancolique, non? À contresens, à contrecœur.

Ça y est, ça recommence, ce monologue intérieur qui en moi ne veut pas se taire. Ça recommence. Les phrases se déroulent, couvrent même le bruit de la mer. Elles en sont capables, je me méfie. Je ne lancerais pas la force exacte du langage contre la puissance de toutes les mers. Il faut commencer par faire taire, face à la mer, ce monologue qui n’en finit pas. J’essaie de nouveau.

Contraste. La ligne pure, dont on ignore absolument si elle est bleue ou noire, entre la mer et la roche. Contraste. Le bleu vif, profond, pictural. S’y laisser absorber. La roche, noire, solide, diabolique. Venue avec un bruit phénoménal se tordre contre les vagues. Puis s’immobiliser. Contraste. S’en tenir à cela, ne retenir que ce contraste, fait pour le regard. La ligne passe, mouvante, fluide, s’ourle, se retire, du contraste entre le sol, volcanique et noir, sur lequel se tenir debout pour regarder la mer intemporelle.

Tout est intemporel, même la fascination.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo : Louise Imagine

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Vase communicant d’août 2011 par @xavierfisselier

Fin de voyage.

Pas tout à fait encore.

Le taxi me dépose devant la porte automatique du terminal. Nous avons discuté tout le long du trajet. Enfin, je l’ai écouté plutôt. Il me dit qu’il était militaire de carrière. Capitaine, et maintenant chauffeur de taxi. Trois enfants d’une première femme puis deux autres enfants avec son épouse actuelle, un garçon et une fille. Il me dit qu’il l’aime et qu’elle l’aime aussi. Il avait l’air si sûr de lui. Il ajouta immédiatement, sans reprendre son souffle, que chacun de ses enfants avaient suivi ou suivaient encore des études supérieures. Il était fier mais préoccupé. Il n’arrêtait pas de me répéter: “vous savez, il faut savoir “être riche”. Tout le monde ne peut pas avoir beaucoup d’argent. Il faut savoir être riche”. C’était étrange. Pourquoi me disait-il cela? Pourquoi insistait-il autant? Avait-il vraiment été capitaine dans l’armée? Tout me paraissait improbable, aussi peu plausible que la route que nous suivions pour rejoindre l’aéroport. Je ne me souvenais avoir jamais pris ce chemin auparavant. Je n’avais pas peur, mais j’essayais tout de même, inconsciemment, de reconnaître un indice qui me rappela le trajet déjà effectué maintes fois auparavant. J’étais livré à lui, entre ses mains, ses maigres mains, aux ongles brisés, cramponnées au volant élimé de son vieux taxi.

- vous parlez bien espagnol, me lança-t-il d’un coup.

- merci, lui répondis-je.

Je n’avais pas envie d’entamer une discussion. Je préférais écouter le long monologue de sa vie, monologue auquel je ne croyais guère mais qui me transportait dans son histoire. Pourquoi étais-je perdu ici, avec cet homme? Je souriais tout en l’écoutant. Nous nous étions croisés, nous avions parlé ensemble mais je réalisais que jamais nous ne nous croiserions à nouveau. Un sentiment oppressant d’inconfort m’envahit soudainement. Je vivais cette expérience quotidiennement, immanquablement la même, se connaître puis disparaître. Il ferait partie de moi, et moi de lui, pour toujours. Pourquoi nous étions nous rencontrés, lui et moi? Qu’allait-il advenir de nous, de lui, de moi?

Il s’arrêta net devant la porte du terminal, se retourna vers moi, me demandant les 200 pesos que nous avions accordés au départ. Il ne pouvait me donner de reçu, il n’en avait plus depuis longtemps me dit-il. En sortant de la voiture il m’ouvrit la portière, se dirigea vers le coffre d’où il sortit péniblement ma lourde valise à la coque de plastique bleue. Il releva péniblement son buste décharné, le maintenant droit comme un piquet, devant moi comme pour me faire comprendre qu’il n’avait pas perdu ses vieux réflexes de capitaine retiré. Il me fixa droit dans les yeux, un temps qui me parut douloureusement long. Me lança un “adieu! Bon voyage.” puis fila d’un pas de chat s’engouffrer dans son véhicule.

Je le regardais s’éloigner. Mes yeux ne pouvaient se détacher de l’épaisse fumée noire qu’il laissait derrière lui. Je m’imaginais  son regard brun délavé, planté dans le rétroviseur intérieur. Il m’avait laissé seul, là où je lui avais demandé de m’amener. Mais seul.

Les couleurs s’effacèrent après son départ. Les odeurs se dissipèrent instantanément. J’avalais ma salive. Je devais être épuisé, je ne m’en souviens plus.

México – Paris | 16 juillet 2011

Texte et photo : Xavier Fisselier

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

Vous pouvez retrouver ma participation aux vases communicants d’août sur le blog de Xavier

Et pour ne rien manquer des beaux échanges de ce mois-ci :

Ana NB  et Pierre Ménard
Christophe Sanchez  et Christopher Selac
Samuel Dixneuf  et Benoît Vincent
Camille Philibert-Rossignol
  et Chez Jeanne
Urbain trop urbain  et Microtokyo
Christine Jeanney  et Anna Vittet
Isabelle Pariente-Butterlin  et Olivier Lavoisy
François Bon  et Jacques Bon
L’autre-je  et Joye
Nicolas Bleusher  et Brigitte Célérier

Publié dans VASES COMMUNICANTS | Tagué , , | 6 Commentaires

Variation I

Peut-être…

Ne plus chercher ailleurs, ce qu’il y a, ici, sous nos yeux.

Lumières…

Publié dans Lumières et variations | Tagué , , | 1 Commentaire

Variation II

C’est ici pourtant qu’il devrait être.
Ici que je l’ai posé, j’en suis certaine. Il y a quelques secondes à peine. Le temps de simplement tourner la tête pour reposer le livre dans la bibliothèque.
Il devrait être là. Exactement.  À cet endroit précis.
Pourtant…
Pourtant…

Peut-être quelqu’un est-il venu ? Mais je l’aurais entendu entrer, non ? Peut-être qu’on l’a déplacé pendant ce temps où je tournais la tête, où je cherchais dans la bibliothèque  la lettre, D E F, pas encore, un peu plus loin, trouver la place exacte de ce livre-là, I, J, K, là, voilà, glisser le livre entre ses deux voisins pour aussi sec regarder en arrière.

Quoi ? Le temps de quoi ? Un battement de cils ? Quelques secondes à peine.

Il devrait être là.
Je perds la tête.

Publié dans Lumières et variations | Tagué , , | Laisser un commentaire

La croisée des marelles, XXVI


- Tu as vu ?
- Quoi ?
- Ça se perd !
- Tu plaisantes ?
- Non : pas du tout.

Ça peut pas se perdre, c’est pas possible. Des parallèles électriques se perdraient, iraient se perdre, s’en iraient et se perdraient ? C’est pas possible. Les possibles du monde, je les connais, ce n’est pas toi qui vas me les apprendre. Rien ne se perd. Tiens, même dans ces forêts inextricables, rien ne se perd. Imagines : tu tombes en poussière au pied d’un arbre, tu t’effondres, tu n’anéantis, tu pourris, c’est pas immédiat, évidemment, mais ça va plus vite qu’on ne croit, on n’est pas grand chose, eh bien, ce n’est pas plus grave que ça, tout compte fait : tu te retrouves assez rapidement en fleur tropicale à six mètres du sol. Pas le temps de comprendre ce qui t’arrive, ni d’aller effrayer qui que ce soit, pas le temps de te venger des petites misères de cette vie et hop ! Ni vu ni connu : tu te retrouves en fleur tropicale à te balancer à six mètres du sol.

- Non, je disais : y a du brouillard.
- Oui, ça …

C’est sûr, du brouillard, il y en a. Et encore, tu n’as rien vu. Rien du tout. Pourquoi éprouvent-ils toujours le besoin de dire les évidences ? Ils les voient pas ou quoi ? Si on passe son temps à dire les évidences, on n’aura jamais le temps de rien d’autre. On pourrait passer son temps à ce compte-là à dire l’essentiel de ce qu’on voit là, étalé sous nos yeux, dans le paysage. Vas-y toi, vas-y, compte-les, les gouttelettes des nuages, une à une, vas-y, invente un peu un espace vectoriel pour les placer les unes par rapport aux autres, et puis  tiens, dénombre les feuilles, pour voir, et les nervures, les nuances de vert, et je te parle pas du monde minéral, des striures des roches, des gravillons du chemin, tous ces petits scrupules qu’ils n’ont même pas. Je comprends pas ce qu’ils font. Je comprends même pas à quoi ça leur sert de parler, tout ça pour ajouter une ligne de commentaire à une photo. La légende, quoi. Le problème,
c’est que la légende, ils feraient mieux de la taire. Ils feraient mieux de se taire, et de ne pas ajouter de commentaire, tiens.

- C’est dingue…
- Quoi ?
- Cette végétation …

C’est pas possible. Comment les faire taire ? Je vais le balancer dans le ravin. On y perdrait quoi ? Je vois pas ce qu’on y perdrait. Il ferait une fleur tropicale tout à fait acceptable. Je le balance dans le vide, et hop !, quelques années plus tard, il se retrouve en fleur tropicale à six mètres du sol. Finalement, il y gagne. Si on ne l’aide pas un peu, il ne prendra jamais de la hauteur. C’est une chance inespérée pour lui. Plus tard, il me remerciera.

- Qu’est-ce que tu fais ?
- Une petite pause. Pourquoi ?

 

 

 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photo : Louise Imagine

La croisée des marelles s’est nourrie d’échanges et de dialogues. Peu à peu l’idée en est née, partage, réponses, Isabelle Pariente-Butterlin à l’écriture, et moi-même derrière l’appareil photo. Échanges à géométries variables, puisque, au gré de l’inspiration, textes ou photos se nourriront l’un l’autre… Quelque chose comme une proximité dans le regard porté sur le monde, une même ligne mélodique dans ce que nous en saisissons rendaient possible cette croisée des marelles. Nous avons eu envie qu’elle ait un espace pour se déployer au fil des rêves.

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , , , | 1 Commentaire

L’échappée belle, II

Rien que cela : du sable. Rien que du sable. Du sable. À perte de vue même si le rayon du cercle de ce qu’il voit est minuscule. DU sable. Il ouvre les yeux, allongé sur le sable, et il constate que le rayon de ce qu’il voit, à présent, est réduit à l’extrême. Alors à perte de vue, c’est très vite perdu. Vraiment très vite. Presque rien. Premier éclair de conscience. Et très près, à perte de vue, presque rien, rien que du sable. Et le bruit de la houle.

Termes de masse, disait Quine. On commence par là, par ça, les termes de masse, quand on apprend à parler. Hypothèse folle, sur les débuts du langage. Enfin, il disait qu’on commençait par là, je n’en sais rien, mais j’aime bien l’idée. On regarde le monde : on regarde le monde, immense, on s’aperçoit qu’il est immense, et on tente les hypothèses les plus vastes, les plus folles, parce que le saisir est un effort. Effort intense, d’abstraction, au ras de l’eau, au ras de la conscience. La conscience, en prise avec le monde, qui s’accroche à lui, le retient, et immense, identifie l’eau. De l’eau. Du sable. Termes de masse. On regarde le monde. On essaie de le saisir. Dans les mots, dans les termes, termes de masse, les plus vastes possibles, l’effort est intense, on n’en accomplira pas de plus violent dans la pensée. Le langage, aussi vaste que le monde. Le monde pèse, immense. S’ouvre : immense. Ulysse, plongé en lui. Notre conscience, plongée en lui. Immense.

Toute l’eau qu’Ulysse a traversée, infinie, dans laquelle il n’était qu’un point de conscience minuscule, et le moment qu’il a traversé, où il a décidé, dans la fureur d’Apollon, où il a décidé, c’était absurde, complètement absurde,   je ne comprends pas comment il a pu prendre une telle décision, cette décision était absurde, de lâcher son bateau, sous la fureur d’Apollon, de tout abandonner, la fureur d’Apollon le poursuivait, d’abandonner le dernier bout de bois, le dernier morceau, qu’il avait assemblé de ses mains, et seul, ainsi, dans l’eau, immense, immense : tout ce qu’il a traversé, l’immensité qu’il a traversée, seul. Il est impossible d’y penser. Ulysse, sur le dos immense de la mer, seul, nageant, épuisé, s’épuisant

revient sur le rivage. Sans qu’il soit possible de comprendre comment. Moi, je ne comprends pas, ni la décision qu’il a prise, de tout lâcher dans la tempête, contre toute évidence, ni comment il savait qu’il avait raison d’agir ainsi, et encore moins comment il a pu nager ainsi des jours. Ni lui non plus. Il ne comprend rien. Assurément. Il ne comprend rien. Il ouvre les yeux et il voit seulement ça. Seulement ça, rien d’autre. Rien d’autre que ça. Du sable.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS | Tagué | 4 Commentaires

“Le pas de sable” par @allerarom

Aujourd’hui, j’ai eu la chance de recevoir dans ma boite mail un beau texte d’Allerarom.
Un grand merci à elle. Je n’ai pas pu résister et vous le fait partager ici, en attendant de pouvoir lire ses mots sur son propre blog…

Les photos de Louise.

Louise a fait deux photos d’une petite fille que je ne connais pas, sa petite à elle peut-être. Seules ces deux images me disent quelque chose d’elle, si légère, si concentrée sur son impérieuse  volonté de parcourir le monde, d’en creuser le mystère  pour y saisir une improbable vérité.

Première photo : l’enfant court, un ballon bleu, oui bleu, à la main droite.  Elle le tient à sa base là où l’adulte fait un nœud pour qu’il garde son air de ballon, et non au bout d’un long fil qui l’aurait éloigné d’elle. Elle le touche du bout des doigts, il est là, à elle. Elle le tient ou bien est ce le ballon qui la tient et  l’emporte, soulevant ses pieds dans un presque sautillement ? Elle s’avance, effleurant le sol pavé d’une rue animée mais rien de ces passants, de ces vitrines n’existent pour elle. Son ballon la prolonge, tend son être tout entier vers son désir. Elle est le ballon, son bleu, sa légèreté et son imprévisible liberté. Et le ballon est son envol, sa promesse, sa rêverie et son regard aussi. Le ballon c’est elle !  Son corps s’est tendu avec lui, elle l’a attrapé de son regard, il ne la quittera plus, elle ne le veut pas ! “Et bien, non, il ne te quittera plus, il s’est installé pour toujours  comme un petit mystère dont toi seule perdra la clé.” Quand l’amour viendra prendre sa main de femme, sa main tenant le ballon (ou aussi bien la main que le ballon avait tenue), elle la refermera pour se laisser à nouveau emporter.

(La photo dit aussi avec grâce la vérité que, de petites filles à vieilles femmes nous sautillons toujours un ballon à la main. Ce sautillement qui n’est  jamais perdu, tant que la légèreté du ballon donne son extension à l’être d’une petite fille.)

Deuxième photo que j’appelle “le pas de sable”:

l’enfant sur la plage, fait un pas, c’est son pas que nous voyons. Nous ne voyons que lui. Il est en creux tant son mouvement a façonné dans le  sable son logement, comme un berceau. L’enfant laisse une empreinte, profonde habillée de sa force et de son plaisir. Elle sent de son pied la résistance du sable, le chatouillement des grains qui passent entre les orteils. Mais elle veut autre chose que de  laisser une trace ou une empreinte: s’enfoncer, faire peser du poids de son corps toute son existence. Que le sable s’en souvienne, qu’il consente à être sa densité, sa mobilité et sa douceur. Elle veut autre chose qu’une sensation, elle attend qu’il la surprenne, d’un vacillement peut être ou d’une caresse.

Elle a arrêté son pas là sur ce point de sable, son bras droit légèrement décollé du corps. Mais la fixité de l’image est bafouée par le mouvement de l’enfant et sa volonté affichée dans son pas. Bafouée aussi par les feuilles qui s’envolent du tissu imprimé de sa robe….pour aller, dans une joyeuse escapade, à la rencontre d’un ballon bleu.

Texte : @allerarom

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS | Tagué , | 2 Commentaires

L’échappée belle, III par @Aedificavit

Il l’a échappé belle.

Mais à présent le mouvement par lequel il se relève est long et lourd, décomposé, ralenti, il en a perdu l’habitude, elle le hante, hante ses articulations, ne sait plus la manière de le faire, de le mener, alors comme il peut, avec toute la maladresse dans laquelle il se sent englué, étourdi, il se déplie pesamment, comme s’il avait oublié les modalités de ce type de mouvement, comme s’il lui fallait retrouver tel mouvement terrestre, étonnement de revenir à soi, à l’horizontalité stable du sol, un peu incertaine, comme s’il lui fallait les retrouver, comme s’il lui fallait que ses articulations reprennent une pesanteur terrestre, qu’il l’avait oubliée dans la tempête, dans le temps de la mer.

Étonnement de soi, du retour. Étourdissement. Le retour à soi. Recomposition du monde.

Il appuie son effort, l’étaie, comme il peut, une main sur ses cuisses l’aide à se relever, mouvement décomposé, arrêté un instant, vacille, le temps de retrouver son équilibre, un instant de vertige, et pendant qu’il se penche au dessus de lui-même, s’efforce au delà de lui-même, tous les efforts sont des arrachements à soi, arrachements aux possibles, aux vagues, aux tempêtes, arrachement au désespoir, il aperçoit, à ses pieds, suffisamment loin de lui pour qu’il n’y ait là nulle trace de sa présence à lui, un minuscule brisement d’algue. Brindille maritime. Brisé tout à la fois, et intact, ce qu’il ne saurait être.

Cercle réciproque de leurs exclusions.

Lui, pesant, arc-bouté sur lui-même, soulevant des myriades de grains de sable, les arrachant au sol, dans lequel il laisse des traces de son combat, sable soulevé, arraché, sol malmené de ses efforts, portant les traces et les marques et les entailles profondes de son combat contre la pesanteur. Cercle de leurs exclusions réciproques. Le brisement articulé de l’algue repose sans être posé sur une surface parfaitement lisse. Il n’a laissé qu’un léger sillon de son mouvement et de celui de la vague qui l’a apporté. Perfection de son immobilité.

Cercle de leurs exclusions réciproques.

Il sait que nulle immobilité ne lui est promise. Pour le moment, il continuera de laisser des traces sur le sol, qui déformeront son ombre. Il se penche dans un vertige sur ces étrangetés circulaires. Pour le moment, les traces qu’il continuera de laisser sur le sol continueront de déformer son ombre dans le crépuscule, de lui faire subir des déformations qui ressemblent à des vagues, oscillations, imperfections, indécisions de sa présence dans le monde. Sur le monde. À la surface du monde. L’âme végétative est différente, indifférente au mouvement, indifférente au déplacement, au changement selon le lieu. Qui l’épuise. Dans lequel il s’échine.

Comme si ce fragment de rêverie venait de se briser lui aussi, il détourne les yeux et reprend sa marche.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , | 2 Commentaires

Vases Communicants de novembre 2011, par @fbon François Bon

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

L’hospitalité du berger

C’est un rendez-vous avec soi-même : la montagne parce qu’elle est là. Pas une montagne méchante, je ne saurais pas. L’important, c’est d’y revenir, de reprendre ses propres traces. La fois précédente, à la bergerie, c’était une fille, avec ses chiens. Pas envie d’approcher, pas envie de déranger, mais, même de loin, c’est elle qui avait sorti un appareil photo numérique, et crié : «Tout le monde me photographie, alors moi je photographie tout le monde. » On avait filé.

Cette année, la bergerie est vide. On a marché déjà longtemps, on s’assoit sur le banc de bois pour une pomme, de l’eau. Sur la porte, un carton invite à entrer si on souhaite, qu’on est les bienvenus : «Avis aux randonneurs, l’été un berger habite la cabane, c’est tellement mieux de rentrer dans une cabane propre. »

Le berger, nous ne l’avons pas vu. Dans la cabane silencieuse et ensoleillée, les affaires en désordre, le pull qui sèche, la cafetière telle qu’elle a servi, le sac à dos prêt comme pour repartir demain.

Bien sûr, dans ce cas-là, on ne va pas plus loin : c’était plus une sorte de salut, de partage, juste se retirer sur la pointe des pieds, et reprendre la marche vers l’avion mort, et la crête au loin.

Et les livres. Sur la table, le cahier d’écriture, un dictionnaire allemand-français, et l’étrangeté : un Faulkner en allemand, et ce Belle du Seigneur que je n’aime pas. Expliquer ? On ne saurait pas, c’est ce qui est bien. Sauf dans Don Quichotte, berger à 2000 mètres d’altitude ce n’est pas une occupation dans laquelle peut s’improviser un étudiant pour ses vacances. Et pas question de toucher les notes, le cahier fermé. Juste voir de loin et repartir. Je n’oserais même pas écrire cela dans mon propre blog, je profite de l’invitation.

On ne s’immisce pas dans la table d’écriture d’un autre. Mais on reconnaît le cahier, la page de notes, le dictionnaire, les livres. On a cette complicité. Au mur, des photos d’autres montagnes : faites par lui-même ?

En reprenant la montée vers la crête, c’étaient d’autres pensées : ma table de travail, par exemple à Marseille en 1983, ressemblait à la sienne. Aujourd’hui, l’ordinateur l’avale en entier, et lui donne une autre dimension, d’autres accès. Pourtant, ces soirées seul sur la montagne, le ralentissement du temps, la présence de tous bruits, la fatigue du corps et les tâches obligées pour les bêtes, est-ce que ça ne compte pas aussi pour l’écriture, l’infinie patience de la lecture : quel risque à s’en séparer ?

Lieu : Alpes de Haute-Provence, crête du Cheval Blanc. Peut-être qu’un jour, le berger que nous n’aurons pas croisé trouvera cette page et répondra.

 Texte et photos : François Bon | www.tierslivre.net

Un grand merci à François Bon, pour son accueil sur le tiers livre de ma participation à ces nouveaux vases communicants.

Merci également à Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.

Publié dans VASES COMMUNICANTS | 3 Commentaires

Attendre – Partie I

Attendre…

Les meubles, elle s’en était débarrassés. Un magnifique feu de joie, plus de trois jours durant, illumina l’immensité du parc jusque tard dans la nuit. Des heures à les traîner ces putains de meubles, mètre après mètre, jusqu’à l’extérieur les tirer de ses bras faibles lorsqu’elle y arrivait, les éventrer à coups de hache lorsqu’ils s’y refusaient, des heures à s’assécher pour intégralement vider les lieux, plus une armoire, une table, ne serait-ce qu’une chaise… Vaisselle entièrement brisée, jetée jubilatoire du haut des escaliers, assiette après assiette, l’une suivant l’autre, sans précipitation – ne pas perdre le bruit en un trop grand fracas – verre après verre explosé contre le sol. L’eau, elle la buvait à même le puits, mangeait les fruits à l’arbre, seules occasions de sortie, alors pourquoi s’encombrer ? Il restait à peine un mince matelas qu’elle tolérait encore dans l’ancienne cuisine, sur lequel elle s’effondrait lorsque la fatigue l’emportait. Et, malgré ça, malgré l’espace vide et froid, parfois, il lui semblait, elle en était presque sûre, que de dessous le matelas, d’exactement en dessous de son propre poids, un bruit émanait. Le bruit qu’elle traquait depuis combien de temps déjà ? Un souffle familier. Le rythme profond, masculin d’une lente respiration, une mer d’oxygène emplissant des poumons… Cela lui criait dans les oreilles lorsqu’elle s’endormait, cela lui vrillait la tête. Il était là. Si proche d’elle. À n’en pas douter.

Dans l’enchevêtrement des salles, elle guettait. Marchait sur la pointe des pieds pour ne pas l’affoler. Oreille collée contre cloison, haut très haut au niveau du plafond ou plus bas, presque au ras du sol, elle écoutait le plus petit cliquetis, le moindre bruit étouffé, tentait d’en reconnaître précisément la source, de s’approprier chacun des sons mis – parfois gémis, elle l’aurait juré – par cette satanée demeure. Elle tentait désespérément de ne pas se laisser déconcentrer par le trop plein de sons – les portes grinçant sous le vent, plancher craquant – elle voulait plus que tout – à en crever le retrouver, lui, égaré… Entre les murs, errant, juste là, derrière, elle le devinait, le sentait presque. Il ne pouvait avoir disparu aussi brutalement, non, il ne pouvait pas, absolument pas, c’était impossible, impensable, s’être levé un matin, en silence, s’être redressé discrètement sur le lit qu’ils partageaient depuis des années, calculant chaque mouvement, surtout ne pas la réveiller, avoir glissé entre les draps, fuyant dans l’ombre, sans l’avertir, sans rien lui dire, sans même un mot, non, il ne pouvait pas, impossible, faire ça…
Forcément, il devait être là, pas envisageable autrement, il était forcément là, quelque part, derrière ces murs froids, ces murs en pierre, derrière le plâtre et les panneaux en bois, là où elle ne pouvait voir, où elle ne le sentait plus, lui, prisonnier incapable de s’échapper. Sans doute devait-il chercher encore et encore à la rejoindre, probablement collé aux cloisons, tout comme elle, mais de l’autre côté, posant ses doigts exactement face à ses doigts à elle, lui, corps entier pressant la paroi, genoux incrustés, l’oreille sur chaque centimètre carré de cette saloperie de baraque, pour la retrouver, évidemment, désespéré à la hauteur de ce qu’elle éprouvait.

Texte, photo : Louise Imagine

Publié dans TEXTES - NOUVELLES | 1 Commentaire

L’échappée belle, IV par @AliQuandOo Isabelle Pariente-Butterlin

Ça n’arrête jamais, ça n’arrêtera jamais, ça ne peut pas s’arrêter, le déroulement, le long déroulement : les vagues, le long du rivage. Ciel gris, ciel lourd. Les vagues, le long du rivage. On regarde ce qu’Ulysse a regardé, on se plante, au bord du rivage, on regarde ce qu’Ulysse a regardé, on dépose des strates légères de son regard là où, exactement, oui, là, exactement, où Ulysse déposa le sien. C’est là le pur miracle. La mer inchangée et ulysséenne.

On regarde les vagues, la bordure d’argent, on regarde l’écume, on est là, désœuvré, il ne fait même pas beau, on ne pourra pas se baigner, qu’est-ce qu’on fait là?, il suffit de fermer les yeux, et d’entendre ce bruit, les coquilles soulevées, brassées, écrasées, explosées, lancées sur le sol, et ces déferlements, les mêmes, exactement, ceux qu’Ulysse, dans sa main, souleva, les mêmes grains de sable, inchangés, brassés, peut-être en tient-on un, dans la main, au creux de la main, là où la peau se plisse, dessine, à ce qu’on dit, des destins, je n’y crois pas, les destins se tracent sur le monde, non au creux de la main, les destins imposent leurs traces sur le monde, non au creux  de la main, mais il est possible, néanmoins de tenir, là, au creux de la main, dans la peau sillonnée, un grain de sable, celui-là même, qu’Ulysse tint dans sa main, qui se glissa dans un repli de sa peau, qui se glisse dans un repli de la nôtre.

Rien d’impossible. À cela, logiquement, il n’y a rien d’impossible. Les vagues sont les mêmes. Molécules d’eau. Matière inchangée. L’écume est la même. Le goût du sel sur la peau, cette brûlure, qu’on connaît bien, qu’il connaît bien. Ce sont les mêmes exactement. Intimité incroyable qu’il y a alors, entre un monde qui n’existe plus, dont les dieux se sont retirés il y a bien longtemps, et nous, aux bords des mondes, avec nos appareils photos, nos iPhone, rêvant d’Ulysse et de la mer infinie, oubliant nos clefs de voiture dans nos poches, et nos cartes bleues. Les dieux sont partis. Il reste que nous sommes toujours là, aux bords des mondes, aux bords de l’eau, les vagues ourlent nos regards, nous cherchons dans le monde vide, des parcelles d’∞, nous scrutons le monde vide, et la mer soudain est bruissante, froissée, sombre.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS | Tagué , , , | 4 Commentaires

L’échappée belle, V par @AliQuandOo Isabelle Pariente-Butterlin

Courir. Pieds nus. Voilà. C’est ça. C’est seulement ça. Ça suffira. Arriver sur la plage. Enlever ses chaussures en trébuchant un peu dans le sable. Passer de l’horizontalité raide du sol à celle, mouvante, du sable. Abandonner ses chaussures sur la plage et courir. Pieds nus. Pieds nus dans le sable. C’est danser.

Ça commence. La liberté commence là. Comme elle peut commencer aussi, simplement, en levant la tête, dans la rue, et en regardant les nuages. Mais les pieds nus, dans le sable frais de la nuit, ou tiède du jour, dans le sable parfois brûlant de l’été, les pieds nus dans le sable ancrent dans la liberté. Abandonner le reste. Poser son sac. Marcher le long de la mer. Là où Ulysse aurait abordé, se serait relevé, lui, encore naufragé par la colère des dieux, il se serait relevé, aurait fait quelques pas, chancelants, et moi j’arrive de la ville, j’enlève mes chaussures, et je le rejoins dans son monde ultra-marin.

Il suffit d’enlever ses chaussures et de marcher dans le sable pour se glisser dans le monde des rêves infinis. Celui où spontanément se portent les pas des enfants. Celui où d’eux-mêmes les portent les pas des enfants.

Courir. Un pas puis l’autre. À perdre haleine. Courir vers la mer. Le long de la mer. Pieds nus dans le sable. Tourner, virevolter. Courir. Au-delà de ses propres forces. Bien au-delà de ses propres forces. Ça n’a aucune importance. Entendre, dans ses tempes, dans sa poitrine, entendre son cœur, son cœur qui bat, un pas puis l’autre, précipités, haletants, le cœur battant, souffle coupé, courir, toujours, sur les traces d’Ulysse, courir dans ses pas. Si le cœur bat, s’il bat de nouveau, c’est qu’on est vivant non ? Alors tout va bien.

Courir pour rattraper l’enfant qu’on n’aurait jamais dû cesser d’être. Courir après soi. Après ce qu’on a perdu de soi. Après la trace d’Ulysse qu’en soi on a perdu. Courir sur le monde. Traverser le monde en courant. Courir après l’enfant qu’on est, qu’on n’a jamais cessé d’être, on le jure, en courant, en riant, on le jure. Tomber dans le sable en riant. Puis s’asseoir face à la mer et retrouver son souffle. Sans bouger. À côté d’Ulysse.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , | Laisser un commentaire

L’échappée belle, VI par @AliQuandOo Isabelle Pariente-Butterlin

Pourquoi éprouve-t-on, pourquoi, à un moment, sans qu’on l’ait prévu, sans qu’on l’ait pressenti, sans même qu’il ait annoncé sa nécessité, sa présence en soi, pourquoi éprouve-t-on, irrépressiblement, non pas le besoin, non, il nous rabattrait sur le monde, nous écraserait, encore une fois, une fois de plus, non pas le besoin, qu’on écarte, la grâce de ce mouvement se fait au-delà de lui, indépendamment de lui, mais le mouvement, l’élan, oui, c’est bien cela, le mouvement du départ, l’élan ?

On est là, aux bords de l’eau, on regarde les vagues, pourquoi ce mouvement se lève-t-il en soi ?, on pourrait rentrer chez soi, on sent le vent, sur la peau, dans les cheveux, on est là, à suivre depuis des heures la parallèle des pas avec le rivage, la parallèle de ses pas avec l’écume de la ligne elle-même ondulée où les vagues viennent marquer la limite des terres et des mers, on pourrait marcher ainsi, un temps infini, en parallèle de la mer, en parallèle de l’écume et de la bordure de la mer, qu’on ne s’éloignerait pas plus …

et vient l’élan irrésistible (auquel on résiste, qu’on ne suit pas, cette fois encore, on ne le suit pas, on lui résiste, on le fait ployer, on le tord, il se lève et on le rabat sur le sol) de partir. Là. Tout de suite. Même à la nage. Même désespéré. Même sans espoir. Partir pour partir. Sans espoir de retour. Surtout pas d’espoir de retour. Aucun espoir de retour. On n’a pas demandé ça, l’espoir de retour. Qui a demandé ça ? Si vous demandez ça, l’espoir, le retour, un conseil : ne partez pas.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin

Photos : Louise Imagine

Publié dans COLLABORATIONS, La croisée des marelles | Tagué , , | 1 Commentaire